A l’occasion du 55ème anniversaire du nom de la Guinée au référendum sur la communauté franco-africaine, la rédaction d’Aminata.com a reçu pour vous Abdoulaye Bah, exilé au temps du règne de Sékou Touré, activiste des droits de l’Homme. M. Bah est revenu sur les réalités historiques douloureuses de la Guinée. Dans cet entretien a aussi abordé sur l’actualité politique du pays après la révélation du Canard enchaîné sur une probable préparation de coup d’Etat. Nous vous proposons de lire l’intégralité de l’interview.

 

Aminata.com: présentez-vous à nos lecteurs

Abdoulaye BAH: mon nom est Abdoulaye Bah. Natif de Djelitorghel, un hameau du village de Gongoré, descendant de El Hadj Saikou Sanoussi, décédé à la Mecque en 1949. Je suis retraité des Nations Unies, marié à une italienne et père de 3 enfants. Je suis aussi grand-père de deux demoiselles Assiatou Maya et Binta Jun. J’ai deux diplômes universitaires et deux masters. J’ai appris 7 langues.

Je suis l’ainé de Mody Amadou Baillo, un entrepreneur qui fut kidnappé par la milice de sékou Touré, en novembre 1970, relâché le 25 janvier 1971, de nouveau kidnappé pour disparaitre définitivement. Jusqu’à présent ma femme et moi, ignorons quand, où et comment il fut exécuté, avec certitude.
Je suis créateur et propriétaire du blog http://konakryexpress.wordpress.com qui a pour ambition de faire connaitre la vérité sur ce qui s’est passé dans notre pays, particulièrement au cours de la première République. Pour éviter toute instrumentalisation, j’utilise principalement les témoignages des survivants des camps de la mort créés à travers le pays pendant ces années de terreur. C’est triste de voir à quel point la haine et le tissu de mensonges qui constituent l’histoire de la Guinée ont corrompu les esprits de nombreux guinéens, en particulier, de la jeune génération.

La Guinée fête la journée du 28 septembre qui a conduit à son indépendance. Que représente pour vous cette date?
Un double deuil! Le premier du aux milliers de victimes que le régime dictatorial imposé à la Guinée par Ahmed Sékou Touré pendant 26 ans. Le “NON massif par lequel nos ainés ont rejeté la proposition de la France de créer une communauté franco-africaine, à l’appel des leaders des partis qui existaient alors, à savoir Barry Diawadou, Barry III et Sékou Touré (il n’avait pas encore ajouté Ahmed à son prénom). Dès les premiers jours de l’indépendance, ce dernier, qui fut le dernier à se prononcer, mais celui qui dirigeait le plus grand parti, invita les autres leaders à fondre leurs partis dans le PDG afin d’éliminer les risques de conflits entre les ethnies. Aussitôt cette fusion achevée, il commença à arrêter des citoyens en les accusant de comploter contre lui.

Barry Diawadou, ancien membre du PDG, avant de fonder son parti, a été le troisième député guinéen à l’assemblée nationale française, après Diallo Yacine et Mamba Sano. A l’indépendance du pays, il abandonna tous les privilèges que lui offrait son statut de parlementaire français et d’ancien combattant lors de la deuxième guerre mondiale. Cela ne pouvait être autrement pour lui, militant progressiste qui avait toujours milité dans des partis de gauche et se battait pour l’amélioration des conditions de vie dans les colonies françaises.

Malheureusement, il fut trahi par Sékou Touré avec qui il avait décidé de joindre les forces pour l’unité nationale et la lutte pour le progrès. Dans son livre Guinée. Le temps des fripouilles, Sako Kondé le décrit comme un “homme d’une honnêteté intellectuelle et d’un sens du bien public exemplaires. Certains ont pu dire de lui qu’il était “trop droit pour réussir en politique”. Venu le consulter avant le 28 septembre 1958, Sékou Touré, lui-même a reconnu que les résultats du référendum dépendaient de lui, Barry Diawadou. Il fut une des premières victimes, parmi les plus illustres. Il dut creuser lui-même sa tombe en compagnie de Keita Fodéba, Fofana Karim, ministre des Mines et de la Géologie et le Colonel Kaman Diaby, dans la nuit du 27 mai 1969. Le dictateur s’acharna avec la plus grande cruauté contre la famille de Barry Diawadou. Il arrêta son père, ses frères, un de ses fils, deux neveux et un gendre. Tout comme lui, son frère n’en survivra pas.

La France lui promit de l’argent et des forces militaires pour prendre le pouvoir, mais il le déclina fermement. Il déconseilla meme Sékou Touré de prendre un avion qui devait le transporter à Dakar, parce que les colons auraient eu l’intention de le liquider avant l’arrivée.
Barry Ibrahima dit Barry III, le plus jeune, accepta de fondre son parti de tendance socialiste au PDG. Progressiste modéré, surnommé Sily Yörè (Petit Elephant) en raison de la similitude politique entre le PDG et son parti.  Il fut accusé sans preuves, pendu publiquement sans procès le 25 janvier 1971. Lui aussi, il occupait des postes de premier plan dans l’administration française tout en faisant de la politique. Si mes souvenirs sont bons, il était directeur des contributions directes pour l’Afrique de l’ouest.
Ces personnalités ne sont qu’un exemple du gachis de nos ressources humaines. On pourrait y ajouter des dizaines de milliers d’autres qui gisent dans des fosses communes.
Ces deux personnalités étaient des amis très proches de mon père. Il était partisan de Barry Diawadou et un des militants du Bloc africain de Guinée. Quant à Barry III, c’était un oncle. Mon père aussi fut parmi les victimes de l’ère qui allait commencé avec ce vote du 28 septembre. Il fut arrêté en novembre 1970 et accusé d’avoir participer à financer les guinéens qui faisaient partie de l’expédition portugaise contre notre pays. Pourtant, lorsque l’agression eut lieu, il se trouvait à Bamako chez son ami Sada Diallo, Président du patronnat malien, qui avait eu la “chance” d’etre expulsé de Guinée quelques années plus tôt sans perdre la vie, mais tous ses biens avaient été nationalisés. Cet ami fit tout pour le retenir à Bamako, mais naïvement, il répondit que n’ayant rien fait, il n’avait rien à craindre. Dès son arrivée il fut arrêté et emprisonné. Après une première libération, tous ses amis le conseillèrent de quitter le pays parce qu’il craignaient qu’il ne fut de nouveau arrêté. Il répondait à tout le monde que sa libération était la preuve que la révolution s’était rendue compte qu’il était innocent. Malheureusement, ce sont eux qui avaient raison. Il fut arrêté en avril 1971 et disparu définitivement sans que sa famille ne sache plus rien de lui.
A titre plus personnel, cette date coïncide avec celle de la naissance de mon fils Souleymane qui est mort dans un accident de moto en Grèce en 1995. Il aurait eu cette année 33 ans. Sans ma maman l’avait fait naitre ce jour, en 1976, en hommage au choix du peuple de Guinée.

 

Depuis l’indépendance à nos jours la majorité de guinéens vivent dans la pauvreté. Selon vous qu’est-ce qui est à l’origine de ce retard?

En Guinée, peut-être plus encore que dans les autres pays africains, on tarde à réaliser le rôle de la bonne gouvernance et du despect des droits humains dans le développement d’un pays. Ce qui rend la situation encore pire chez, c’est le retard accumulé au début de notre indépendance. Les massacres sans discrimination des cadres, des entrepreneurs et de tous feux qui étaient en mesure de mettre leur savoir au service de la nation. Au moment d’accéder à l’indépendance, la Guinée et la Cote d’Ivoire avaient un volume démographique identique et étaient à un niveau de développement semblable. Aujourd’hui, la population de la Cote d’Ivoire est le double de celle de la Guinée. Et notre produit intérieur brut est à peu près le 10ème de celui de nos voisins.

On avait espéré qu’avec l’élection du Président Alpha Condé, bien que personnellement il ne m’a jamais convaincu, les conditions pour inverser la situation pouvaient être réunies pour une réconciliation nationale et pour entamer ensemble le chemin du développement. Comment pouvait-on imaginer que quelqu’un qui se présente comme professeur de droit et qui a fait son cheminement politique avec des gens provenant de toutes les ethnies guinéennes pouvait-il faire de la stigmatisation d’une partie de la population son cheval de bataille? Est-il admissible que des individus soupçonnés de crimes contre l’humanité continuent à occuper dans son gouvernement les fonctions qu’ils occupaient au moment où ils ont commis leur forfaiture?

En outre, il a ressuscité le PDG en le dotant d’une importante enveloppe financière en vue des élections. Ce parti devait être simplement interdit en Guinée et tous ceux qui nient les crimes qu’il a commis devaient être arrêtés comme c’est le cas du nazisme et du fascisme en Europe.

 

Vous êtes parmi ces milliers de guinéens qui ont été poussés à l’exil par le régime de Sékou Touré. Racontez-nous ce qui a été l’origine de votre départ de la Guinée?

Avant l’indépendance, je fréquentais le séminaire de Dixinn, qui s’appelle aujourd’hui Sainte Marie. Je voulais devenir avocat. Au lendemain de l’accession de la Guinée à l’indépendance, je me suis dit que notre pays avait surtout besoin de techniciens. J’ai abandonné mes études classiques pour passer au Lycée technique pour étudier génie civil. En 1961, le gouvernement yougoslave a donné des bourses à toutes notre classe. Nous avons été transférés de Conakry à Belgrade, tous ensemble: 12 guinéens et 2 maliens.

A l’obtention de notre diplôme de géomètre, le gouvernement yougoslave a offert à la Guinée la possibilité de laisser les meilleurs continuer à l’université pour faire géophysique. Je faisais partie des meilleurs, mais lorsque la Guinée a présenté au gouvernement yougoslave la liste de ceux qui étaient bénéficiaires des bourses universitaires, mon nom n’y figurait pas. J’ai alors décidé d’aller en cachette en Italie pour delà continuer en France. Mais sans moyen, j’avais l’équivalent nominal de €1,50 en poche, et sans la possibilité de recevoir de l’argent de la part de mon père, je suis resté bloqué à Florence.

Cependant, convaincu encore de l’authenticité de la révolution de Sékou Touré, j’ai continué à militer dans la JRDA. Je dirais que j’ai rompu définitivement avec cette machine à tuer qu’en 1971. Après l’agression portugaise, j’ai organisé une conférence de presse pour l’ambassadeur Keita Seydou pour expliquer ce qui s’était passé. comme les journalistes italiens ne savaient pas comment poser des questions, je me suis mis à les poser à leur place. Réalisant que peut-être, j’avais trop fait, j’ai demandé à Mme Andrée Touré et à Myriam Makéba, qui étaient présentes, leur opinion. Elles m’ont rassuré et félicité pour ce que j’avais fait. Quelques jours après, je suis retourné à l’ambassade pour chercher un des livres de Sékou Touré, dont j’avais besoin pour écrire ma deuxième thèse de fin d’étude, qui examinait comment les structures sociales de la Guinée s’étaient modifiées de la période pré-coloniale à l’indépendance. Dès qu’il m’a vu Keita Seydou m’a interpelé avec le qualificatif de fils de la 5ème colonne. Je ne savais pas encore que mon père avait été arrêté. Je lui ai répondu que c’était lui le fils de la 5ème colonne. On s’est pris au collet. Les gens qui étaient présents nous ont séparés. Ils ont appelé la police. Moi, j’ai couru pour sortir de l’ambassade, pour quitter l’extraterritorialité. Les policiers italiens de garde à l’entrée, m’ont intimé de m’arrêter et d’attendre que leurs collègues arrivent.

Ce n’est plus que plus tard que j’apprendrai quel sinistre personnage avait été ce tortionnaire du camp Boiro.

 

Vous militez au sein de l’association des victimes et enfants de victimes du camp Boiro. Rappelez-nous les revendications de votre structure?

Notre Association exige que les crimes commis contre des innocents qui ne demandaient qu’à contribuer au développement de leur pays soient reconnus et qu’elles soient réhabilitées, que les lieux où ces innocentes victimes ont été jetées soient identifiés et que les restes soient restitués aux familles pour leur faire une sépulture religieuse comme elles auraient souhaité, que l’état guinéen, auteur de ces crimes extrajudiciaires, demande pardon et que les biens non encore restitués soient rendus aux ayant droit. Nous aimerions aussi que tous les lieux où ces crimes ont été commis soient indiqués avec des stèles et qu’un monument y soit érigé. Enfin les manuels scolaires doivent être corrigés afin que nos enfants sachent que comme dit Kouyaté Sory Kandia dans une de ses chansons en pular, parmi les plus écoutées par la diaspora, que la Guinée a obtenu son indépendance grâce à l’entente nationale.

 

Tous les régimes qui se sont succédé se sont toujours engagés à réconcilier les guinéens sans succès. Selon vous qu’est-ce qu’il faut pour une véritable réconciliation?

Il faut une volonté politique et une vision politique qui libèrent nos dirigeants de celles qu’ils ont tous eues. Il est difficile de bâtir une Guinée forte en ayant comme programme politique l’appartenance ethnique et la haine de l’autre.Tant que nous n’aurons pas extirpé les mensonges de notre histoire commune, il n’y aura que de la haine entre les différentes composantes de la nation. Une histoire nationale truffée de mensonges pour faire plaisir aux tenants du pouvoir n’est que source de trouble.

 

A quelques jours des élections législatives, la Guinée vit dans une tension vive. Quelle analyse faites-vous de la révélation du Canard enchaîné sur une probable préparation de coup d’Etat?

Dans le passé, la révélation des coups d’état a servi de prétexte pour arrêter, torturer et massacrer. C’est pour cela que je me méfie de cette annonce. Elle bien trop à propos, à la veille d’élections maintes fois renvoyées et dans un climat qui est tendu. Il y a de chefs d’état africains qui ont loué les services de multinationales de communication spécialisées dans le “blanchissement” des dictateurs pour les rendre plus présentables à l’opinion internationale. Elles vendent très chère leurs services, mais elles sont très puissantes.

On nous a présenté les affrontement qui ont malheureusement eu comme étant entre des soussous et des peuls, en leur enlevant leur caractère politique. Nous savons tous en Guinée que, bien que les partis soient basés sur une composante ethnique, les manifestations qui ont eu lieu dans tout le pays étaient dus à des motifs économiques et sociaux et que l’opposition n’est pas composée que d’une ethnie, ni le pouvoir d’une ethnie.

 

Quel appel lancez-vous aux guinéens?

Les tragédies que d’autres pays ont traversées, comme le Rwanda, sont bien plus importantes que celle de notre pays, du point de vue du nombre. Mais ce pays a eu le courage et la clairvoyance de se confronter avec la vérité. A mon arrivée dans ce pays en 1994, dans le cadre de la mission pour la paix des Nations Unies, tout avait été détruit, des collègues ont retrouvé les cadavres de leurs emplois dans leurs salons. J’y suis retourné il y a un an, Kigali est une splendeur, des routes, de l’eau courante et de l’électricité si abondante que pendant la journée il y a des jeux de lumière et des publicités clignotantes. Internet est accessible partout et il est gratuit à l’aéroport, dans les hôtels et dans de nombreux autres endroits dans la ville. C’est un des pays au monde où il est plus facile de monter une entreprise ou d’accéder à un crédit. Il connait un des plus forts taux de croissance. Il dispose des services de santé efficaces au point d’être pris en exemple en Afrique centrale.

 

Votre mot de la fin.

Voici les dernières données disponibles sur la croissance enregistrée par Guinée et les pays voisins en 2012 Nous avons un potentiel du point de vue agricole et minier plus important que tous ces pays, mais regardez la différence, à part le Sénégal.

Sierra Leone – 9,6
Côte d’Ivoire – 9,3
Ghana – 8,4
Guinée – 4.2 %
Burkina Faso – 7 et 8 %
Sénégal – 3.7 %
Liberia – 7.7 %

http://www.africaneconomicoutlook.org/fr/pays/afrique-de-louest/guinee/
Y a-til de quoi se réjouir?

Qu’attendons-nous pour créer un climat plus propice à une entente nationale et à un véritable décollage économique?

 

Interview réalisée par Alpha Oumar Diall pour Aminata.com
alpha.oumar@aminata.com
+224 666 62 25 24

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