orangeguinee guicopresse UBA

Et si Yero avait raison…

Un peu plus d’une semaine après l’annonce de la démission d’Abdoulaye Yero Baldé, nombreux ont été les commentaires et supputations sur ce départ volontaire de celui qu’il convient désormais d’appeler l’ex ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique.
Cette démission et celles des ministres Khalifa Gassama Diaby et Cheick Traoré Sako trouvent leur origine dans le projet de plus de plus apparent de l’actuel locataire de Sékhoutoureya de s’octroyer, à 82 ans, un mandat de trop.

Les réactions les plus virulentes sont venues des thuriféraires du parti présidentiel qui se sont livrés à un lynchage médiatique accusant le démissionnaire de trahison à la Brutus, le tout dans des discours teintés de préjugés primaires et ethniques. Parmi les tenants du pouvoir actuel, les plus cléments ont été ceux qui ont regretté le timing de la démission.
Même si une bonne partie de l’opposition a salué la décision de l’ex ministre, certains dans le camp de ceux qui prônent l’alternance en 2020 ont regretté que la décision ne soit pas arrivée un peu plutôt, gardant ainsi sous le boisseau le rôle passif ou actif que certains des leurs ont joué dans la promotion du koudéisme au début des années 2000.

Au moment où beaucoup n’en n’ont pas fini de leur rengaine contre ou pour la décision de Yero Baldé, combien sont ceux ou celles qui connaissent vraiment l’homme ?
A l’évidence, peu. La facette la plus connue, sans doute, de l’enfant d’ Ouragahio est sa relation presque filiale avec Alpha Condé qu’il pratique depuis une trentaine d’années.
Dans un contexte où les alliés circonstanciels et autres partisans de la 25ème heure sont les plus nombreux dans l’attelage gouvernemental et dans la haute administration et au moment où le patronyme et l’origine ethnique sont perçus comme des indicateurs fiables de positionnement politique des uns et des autres, cette relation ancienne et empreinte de considération et de respect mutuels semble avoir donnée à Yero Baldé une certaine onction de légitimité.
Cette légitimité lui a incontestablement permis d’avoir des coudées franches dans la gestion de son département ministériel et ainsi d’engranger des résultats probants en si peu de temps.
Mais là également est le malaise de la Guinée. Sous d’autres cieux, Yero Baldé, de par son parcours brillant, aurait, sur mérite, occuper n’importe quelle position dans la haute administration indépendamment de ses relations avec le numéro 1 de l’exécutif.
En effet, peu de personnes savent que l’ex ministre est l’un des cadres les plus accomplis de la Guinée. La raison, peut-être, est que Yero Balde lui-même en parle peu, sans doute, par pudeur et par modestie. Pourtant nanti de trois diplômes de master obtenus dans les meilleures universités du monde, il aurait pu s’en égosiller.
Dans un pays où les titulaires d’un master se font appelés docteurs, où ceux ayant décrochés un doctorat troisième cycle préfèrent plutôt parler de doctorat d’état, où les récipiendaires d’une attestation de formation d’une semaine ou d’un mois, tout au plus, à Harvard prétendent être diplômés de la plus prestigieuse université américaine, et où des bacheliers ou recallés au bac proclament très haut être nantis d’une licence, Yero Baldé aurait aussi pu aller un peu loin en se décernant indûment, tout comme les autres, le titre de docteur, et pourquoi pas celui de professeur d’université, et en exigeant que ce titre accompagne son nom comme c’est souvent le cas dans le pays de feu Ahmed Sékou Touré.
Au-delà de sa riche formation, Yero Balde a accumulé, bien avant l’arrivée au pouvoir du RPG Arc-en-Ciel, une expérience unique d’abord à la Banque Mondiale, ensuite dans le secteur privé et au sein de la société civile.
Propulsé, au lendemain de l’élection d’Alpha Condé, comme numéro deux de la Banque Centrale de la République de Guinée et ensuite comme chef d’un département de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique, jadis considéré comme marginal, l’ex ministre est peut-être l’un des rares, et peut-être le seul dans le gouvernement Kassory, qui aurait pu gérer avec doigté n’importe quel autre ministère de la république.
Il aurait été à l’aise aussi bien en tant que ministre de l’économie et des finances, que celui des transports, des mines et de la géologie, et investissements et des partenariats publics privés.
Sous son magistère, l’enseignement supérieur a connu des sauts qualitatifs.
A son actif figurent, en autres, les investissements dans les infrastructures, les partenariats diversifiés et féconds avec les institutions d’enseignement supérieur de renom tant au plan régional qu’international, la mise en œuvre d’un système d’assurance de la qualité, et l’amélioration de la qualité et une grande transparence dans la gestion des dépenses du secteur.
Ces réformes audacieuses lui ont valu l’inimitié d’un bon nombre d’acteurs du secteur, et pas les moindres, qui n’ont lésiné sur aucun moyen pour l’amener à courber l’échine, y compris par l’intimidation, la violence verbale, les menaces de mort et, sans vraiment connaître l’homme, par des tentatives de corruption. Tout au long de ces épreuves et bénéficiant du soutien du chef de l’état, il est resté droit dans ses bottes.

Dans son élan de renouveau, même le parent pauvre du ministère qu’est la recherche n’a pas été en reste. A titre d’exemple, ce département a été à l’avant-garde de la riposte contre Ebola. L’on se souviendra encore que c’est sous Yéro Balde que le centre de recherche en épidémiologie russo-guinéen obtint, grâce à Russal, un laboratoire mobile Gazel.
Ce laboratoire mobile microbiologique permet de procéder à un diagnostic express de plusieurs pathologies dont des maladies infectieuses.
C’est également fort de la reconnaissance et du respect pour sa riche formation et expérience que l’ex ministre fut invité, à titre personnel, par l’actuel secrétaire général des nations unies et son prédécesseur à siéger au conseil d’administration de la banque de technologies des nations unies pour les pays les moins avancés.

In fine, loin de toute la propagande médiatique autour des mines, de l’agriculture, de l’énergie et des infrastructures, l’un des succès les plus probants à l’actif d’Alpha Condé est celui réalisé dans le secteur de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique. Et ce succès, il le doit, en grande partie, au démissionnaire qui est, en outre, connu pour sa dextérité, son affabilité, sa diligence, son attachement pour le travail bien fait, sa justesse, son patriotisme et sa probité morale.

La démission de Yéro Balde et les critiques acerbes qu’elle a suscitées au sein de sa famille politique interpellent chaque citoyen objectif sur ce qui constitue une « trahison » et ce qui ne l’est pas. Pour répondre à cette question, remontons à la fin des années 80 en Afrique du Sud, la référence du RPG-Arc-Ciel et de son champion. Frederik de Klerk, alors ministre de son état et connu comme étant le protégé de Pieter Botha, l’homme fort de la première puissance militaire et économique d’Afrique, entre pour plusieurs mois en crise ouverte avec son mentor avec qui il ne partage plus les mêmes orientations politiques. De Klerk veut désormais, pour les raisons objectives et morales, aller dans le sens de l’histoire en démantelant le système suranné et raciste de l’apartheid ; Botha s’y oppose.
Au final, de Klerk l’emporte. Botha démissionne et la disparation du système de l’apartheid s’en suit, débouchant ainsi sur la libération de Mandela, sur les premières élections transparentes et inclusives et sur l’avènement au pouvoir de Madiba, qui d’ailleurs ne fit qu’un mandat alors qu’il avait la possibilité d’en faire deux, au minimum.
Si de Klerk avait une conception étriquée de ce que c’est que la loyauté et la trahison—ne serait-ce que de par sa passivité face à l’intransigeance de son mentor—il aurait contribué à l’enlisement de son pays. L’histoire et la postérité prirent note. Des années après, Mandela rendit un hommage mérité à de Klerk pour avoir évité à son pays un bain de sang en optant pour la négociation et le principe d’une Afrique du Sud multiraciale.
Un autre exemple mais cette fois-ci venant du pays où Alpha Condé a passé l’essentiel de sa vie d’adulte : la France.
Le Maréchal Pétain, le héros de la bataille de Verdun, fut une figure tutélaire pour bon nombre de jeunes officiers de son époque, y compris pour le général de Gaulle. Pendant longtemps ces deux personnages ont été unis par une complicité et une admiration mutuelle. Leurs chemins se séparèrent brutalement après la déroute de France face à l’Allemagne hitlérienne.
Quand Pétain opta pour la capitulation et la collaboration, de Gaulle s’y opposa et décida de s’engager dans la résistance.
Une conception inique de ce que c’est la loyauté et la trahison aurait poussé l’homme du 18 Juin à se ranger du côté de son mentor et à préserver son portefeuille ministériel et autres privilèges. N’eut été cette décision courageuse—qui d’ailleurs valut à de Gaulle une condamnation à mort par contumace pour trahison, atteinte à la sûreté extérieure de l’Etat et désertion à l’étranger en temps de guerre, sur un territoire en état de guerre et de siège— il aurait été impossible d’imaginer la France se relever dans l’après-guerre, maintenir son indépendance politique et militaire, obtenir un siège de membre permanent du conseil de sécurité des nations unis et développer une force de dissuasion nucléaire.
Somme toute, le drame guinéen découle de l’attitude de la majorité de nos hommes politiques de tous les bords qui—sous le couvert d’une supposée « loyauté », mais qui, en réalité, cache leur boulimie pour les prébendes et autres avantages licites et illicites liés au pouvoir et/ou leur solidarité ethnique rétrograde—défendent l’indéfendable quitte à ébranler le fragile équilibre social, à attiser la haine et à entamer sérieusement les fondements de notre démocratie naissante, acquis au prix fort du sang, des larmes et de la sueur.
La démission de Yero Baldé vient, cependant, conforter ceux qui pensent qu’il y a des exceptions et qu’il est impératif que ces exceptions s’érigent désormais en règle. Elle rappelle également que la loyauté et la fidélité riment, avant toute chose, avec une obligation de vérité, la raison, la paix avec sa conscience et, par-dessus tout, la prééminence de l’intérêt collectif sur l’intérêt individuel, fusse-t-il l’intérêt de son mentor.
Les réactions faisant suite à la démission de Yero Baldé et l’attitude du RPG Arc-en-Ciel tout au long du débat sur le referendum et du troisième mandat sèment également le doute sur les acquis du règne d’Alpha Condé. Le message clé qui ressort de ces réactions et de cette attitude est le suivant : Alpha Condé est aussi indispensable en 2020 qu’il ne l’était en 2010. Même si le parti présidentiel n’avait aucun cadre à son arrivée au pouvoir, ce qui ailleurs était loin d’être le cas, force est de constater qu’Alpha Condé aura eu suffisamment de temps pour préparer une relève aguerrie et à même de porter l’étendard RPG Arc-en-Ciel, de poursuivre et pérenniser les œuvres de son président fondateur. Si ce n’est pas le cas, après une décennie de règne, c’est qu’Alpha Condé a failli à sa mission. Ne dit-on pas souvent que gouverner, c’est prévoir. Son conseiller économique, en la personne d’Alassane Ouattara, dont les succès sautent aux yeux, vient d’en donner la preuve en décidant de ne pas briguer un mandat de trop et de passer le témoin à une génération un peu plus jeune.

Que cette belle leçon venant de la Côte d’Ivoire et celle de Yero Baldé et des prédécesseurs inspirent les hommes politiques guinéens de tous les bords politiques dans leurs positionnements présents et futurs.

Amadou Bonet Diallo
Amadou@aminata.com

Apropos Amadou Diallo

Pour une Guinee libre et prospere

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Translate »