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À propos de la nature du mal guinéen ! (Par Abdoulaye Sow)

À propos de la nature du mal guinéen !

Chronique. Avis de manifestation publiques, tempête, libération conditionnelle de certains détenus politiques, turbulence ou naïveté politique, la situation guinéenne demeure, pour le moins qu’on puisse dire, préoccupante. Le paradoxe n’est pas moins mince et reste particulièrement saisissant. Faut-t-il pour autant se résigner quant à l’avenir de ce merveilleux pays ? Rien n’est incertaine comme la réponse à cette question. En l’état, l’avenir de la Guinée reste, pratiquement, insaisissable et imprévisible, tant les données ne permettent pas d’avoir une vue globale et claire. Pour reprendre F. SARR, penser la Guinée, « c’est cheminer dans une aube incertaine, le long d’une voie balisée où le marcheur est sommé de hâter la cadence pour rattraper le train d’un monde semble-t-il parti il y a quelques siècles. C’est débroussailler une forêt dense et touffue. C’est arpenter un sentier au cœur d’une brume ; un lieu investi de concepts, d’injonctions censées refléter les téléologies sociales, un espace saturé de sens ».

Quel destin pour ce pays que Diallo Yacine qualifiait « de pays complet » tellement que la Guinée n’avait rien à envier à ses voisins notamment la Côte d’Ivoire et le Sénégal, placés au centre de la politique coloniale. Pourtant, contrairement à ce que semblait défendre le premier député guinéen à l’Assemblée nationale française, le débat est aujourd’hui « usé à la corde » : l’avenir flamboyant de la Guinée dont faisait allusion Yacine n’est qu’un lointain souvenir. Pour l’heure, la situation politique ne laisse pas deviner des jours meilleurs, en tout cas, pas sous le règne d’Alpha Condé. Cela nous amène aux conclusions suivantes : la Guinée évolue entre incompétence de ceux en charge du système politique, inorganisation et absence totale de vision à court, moyen et long terme. A rebours de ces hommes doués d’une extrême puissance de vision, la Guinée a donné naissance à des présidents habitués aux ténèbres des nuits interminables d’opposant historique. Et de file à l’aiguille, tout se passe comme si d’opposant historique, il existe une passerelle vers la présidence à vie, comme s’il s’agissait d’un droit acquis ; et qu’il suffisait de devenir opposant, puis président pour y rester à vie.

En tout cas, si l’on considère la récente déclaration du président Alpha Condé : « Nous n’avons jamais connu de guerre civile, nous n’avons jamais connu de terrorisme, nous n’avons jamais connu de coups d’État. Le président Sékou Touré, que Dieu ait son âme, est mort président. Le président Conté, que Dieu ait son âme, est mort président », tout porte à croire que ce régime se terminera par une autre transition politique. Qui peut garantir que les exemples ne seront pas contagieux et que les précédents ne se répéteront pas ? Certes, le message me paraît très clair et laisse entendre une volonté plus ou moins avouée du président Alpha Condé de mourir au pouvoir. N’est-ce pas un instinct naturel que le pouvoir donne à tous ceux qui l’exercent ? Montesquieu disait que « c’est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser ». Reste à savoir si son souhait sera accepté par le Grand Seigneur. S’agissant du commun des Guinéens, ils sont d’ordinaires habitués aux méchantes humeurs et aux chants militaires, ils préfèrent, pourvu qu’un des leurs soit au trône, rester entre les deux extrémités à savoir notamment : la pauvreté et l’indifférence.

Comment sortir de cette terrible situation ? Certes, je ne prétends pas apporter de solutions de rechange. Je n’irai pas non jusqu’à proposer des éléments de correction ou de substitution à une crise voulue et entretenue par la majorité de mes compatriotes. Contrairement un sentiment bien répandu, ce ne sont pas justes les dirigeants Guinéens « qui rendent compte des désordres » de notre pays mais nous les Guinéens qui les laissons « le libre cours ». « On sait bien que, à l’instar A. Kapodar et D. Kokoroko, l’union dans le troupeau oblige le lion à se coucher affamer et qu’un acacia ne tombe pas par la volonté d’une chèvre maigre qui convoite ses fruits ». Si l’on ne parvient pas à trouver une issue à l’avenir de notre pays, c’est avant tout parce que nous tous nous avons accepté, d’une manière ou d’une autre, de tomber aussi bas dans le crime de la division ethnique et de l’indifférence. Tous les Guinéens sont remis devant leur responsabilité, une responsabilité à l’égard de laquelle ils refusent de regarder ensemble vers l’avenir. Pourtant, tous les Guinéens dotés d’intelligence et de bon sens voudront bien comprendre qu’il nous faut un meilleur système de gouvernance.

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Sans doute, l’aventure guinéenne indigne bon nombre de mes compatriotes mais la plupart des Guinéens refusent de protester. A l’instar de la « tempête en amont du fleuve, fleuve de sang et de flammes » dont faisait allusion le Saint de Kankan Cheik Chérif Fanta Mady Kaba pour dire à Sékou Touré que ton pouvoir et tes mains sont entachés de sang du début à la fin et que Sékou accepta volontiers, les Guinéens, dans leur grande majorité acceptent eux aussi, sans raison valable, la mutilation de leur pays, oubliant les sanglantes luttes des farouches résistants Guinéens comme Almamy Samori Touré, Alpha Yaya Diallo, Dina Salif et Nzebela Togba Pivi. Ces derniers n’étaient ni Peul, ni Malinké, ni Soussou, ni Forestier. Ils étaient simplement des Guinéens, mais des bons Guinéens ! Des Guinéens qui représentent l’honneur et non ces cadres qui se couchent, chaque jour, par terre pour faire le portrait de leur chef.

Bref, la liste est longue ! Procédons maintenant à la relecture de la situation pour proposer quelques pistes de solutions, notamment à l’endroit à ceux qui aspirent à la fonction présidentielle, aux intellectuels, à la jeunesse et à la diaspora guinéenne.

Tout d’abord, je commencerai par dire quelques mots de bienvenue à nos acteurs politiques qu’il n’y a pas « comportement consensuel en politique ». « La normalité est une fiction », surtout en politique, nous disait Rokhaya Diallo. En effet, dans un système extrêmement violent et problématique comme celui de la Guinée, il est difficile de démanteler ou d’infléchir de telles structures à partir de l’extérieur. Bien au contraire, il faut inféoder tout le système politique au point de devenir une épine dans les pieds du pouvoir et qu’il soit impossible pour lui de distinguer les proches collaborateurs des agents doubles (espion pour faire plus simple). Si vous arrivez à ce stade, vous aurez nécessairement une prise sur le déroulement de la situation ainsi que le pouvoir d’infléchir ou d’anticiper les calendriers politiques. Il faut absolument que tous les services de l’Etat, y compris ceux de l’armée bien entendu, ait une taupe en son sein. Alpha Condé avait réussi à infiltrer le système Conté, je suis prêt à parier que vous pouvez vous aussi le faire, surtout que vous avez du pétrole !

Ensuite, je vais également dire quelques mots aux intellectuels guinéens. La Guinée, aujourd’hui comme hier, est la proie de ses élites disait-on ! Nous souscrivons sans peine à cette assertion car dans le ménage à deux têtes : « intellectuel et homme politique guinéen », le premier est celui qui est au service de la vérité, du savoir en un mot. Par conséquent, il doit mettre son savoir et son savoir-faire au service du bien commun, de la société en général. Il doit utiliser la vérité scientifique pour bâtir la démocratie. Il doit selon certains auteurs (cités précédemment) : « refuser de s’acoquiner avec le pouvoir dans le cadre de la consolidation/ déconsolidation de la démocratie » ; « Il sera alors celui qui par la force de sa connaissance, de sa logique, de sa démonstration, révèle la vérité des faits politiques dans sa froideur, dénonce et s’oppose à la fraude, au mensonge » et s’emploie dans la promotion de la démocratie ». A l’inverse, l’intellectuel participe à la démolition et à la déconsolidation de la démocratie. Alors que l’homme politique, quant à lui, même s’il se dit défenseur naturel de la démocratie, cependant, son attitude est souvent partagée entre des attitudes et des logiques contradictoires : il peut être ‘’dénonciateur hier et fossoyeur ou complice’’ demain. L’exemple topique est Alpha Condé qui s’est révélé pire que le régime de S. Touré et L. Conté confondus.

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Dans le cas guinéen, les intellectuels sont souvent complices de la situation : soit ils endossent les habits de démolisseurs de la démocratie, soit ils sont intellectuels de bureau ou de labo, oubliant parfois que : « les théories enferment : je ne dis pas en tant que tel elles ne valent pas mais elles enferment. Je ne suis pas réfractaire à la théorie mais elles enferment », L. Burgorgue-Larsen. Et ceux qui ne sont pas de cette catégorie, ignorent complètement, selon les mots de la même auteure, que « le devoir d’ingratitude existe : il signifie qu’une fois un juge ou un cadre est nommé il se distingue de celui qui l’a nommé » pour servir la société et principalement la société. D’autres, même s’ils ne sont pas neutres mais ils sont toujours à la recherche d’un consensus naturel. Ils sont souvent en quête d’une identité conciliatrice. Et pourtant Camara Kaba 41 disait dans ses poèmes : « Sois et lutte ». Dit autrement, sois ce que tu es (malinké, peul, soussou, forestier etc…) et lutte pour ce que tu veux pour ton pays et pour tes compatriotes. Sois et arrête de croire aux hommes ; sois et lutte pour la cohésion et l’unité nationales. Sois et lutte, ‘’la vérité d’un homme est celle cachée dans son cœur’’. Sois et lutte, et surtout : « Impose ta chance, serre ton bonheur et va ton risque. A te regarder, ils s’habitueront », (René CHAR).

Enfin, mon dernier message s’adresse à la jeunesse et à la diaspora guinéenne en particulier. Je voudrais vous dire ceci : nous avons encore la possibilité de prendre l’ascendance sur le mal qui gangrène notre pays si nous acceptons d’agir à notre niveau et si nous acceptons de mettre nos petites connaissances et nos modestes expériences au service de notre pays. Étudier et rester à l’extérieur je ne suis pas forcément réfracteur puis que j’y suis moi-même. Mais n’oublions pas, comme disait Diallo Yacine, la France est un pays complet, en tout cas, ne serait-ce que sur le plan intellectuel. Si rester à l’extérieur te permet de préparer ton avenir ou celui de tes enfants, rentrer dans ton pays est encore mieux car cela te permettra de participer à la préparation et à la construction de l’avenir de toute une nation.

 

Abdoulaye Sow,

Docteur – en droit public

Université Jean Moulin Lyon III

Attaché temporaire d’enseignement et de recherche

 

 

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