Mandela : l’homme tigre

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 Il est généralement admis que la jungle africaine n’ait jamais abrité de tigres. Le continent n’en compte aucun, à l’exception de tigres en Afrique du Sud provenant de Chine. Mais l’opinion de Nelson Mandela était tout autre.

 

« J’expliquais que si même l’on ne peut pas trouver de tigres en Afrique, il existe un mot xhosa pour dire tigre, différent de celui qui désigne le léopard. Si ce mot existe dans notre langue, l’animal a dû exister en Afrique. Sinon, pourquoi y aurait-il un mot pour le désigner ? », écrivait-il dans son autobiographie Un long chemin vers la liberté.

 

Cette citation résume la personnalité de Mandela et son esprit infatigable, son refus de considérer les « acquis » comme immuables et sa détermination à agir sans relâche pour améliorer la vie de son peuple : principal trait de caractère qui a incité les gens à se battre pour la liberté au-delà du continent africain. Cet extrait incarne le malheur de l’Afrique du Sud, et l’indomptable perspective de Mandela depuis ses débuts en politique.

 

« Il y aura toujours des leaders, bons ou mauvais », écrit Arthur M. Schlesinger Jr. dans son livre Cycles of American History, « et… la démocratie menace la civilisation lorsqu’elle cherche à éluder cette vérité. Une majorité numérique ne peut remplacer un leader. »

 

À la fin du millénaire, les médias du monde entier ont tenté de choisir un personnage du siècle, et d’en faire leur icône suprême. Il est intéressant de voir que les mêmes noms apparaissent continuellement sur les listes de nombreux pays, bien que les jurys tendent à désigner un compatriote. En Angleterre, Winston Churchill a été désigné leader du siècle. Aux États-Unis, plusieurs noms se sont dégagés, de Martin Luther King Jr. à John F. Kennedy. Les médias ont choisi Mao Tsé-toung en Chine ; Lénine en Russie ; le choix s’est (évidemment) porté sur Mahatma Gandhi en Inde, alors qu’à Cuba, l’opinion a préféré Fidel Castro. En Afrique – pas seulement en Afrique du Sud – Mandela, sans adversaire, est apparu comme le chef des chefs.

 

L’écrivain sud-africain André Brink écrit que les leaders qui s’élèvent au-dessus de tous – Ghandi, Martin Luther King Jr., Che Guevara – sont ceux qui se sont hissés au premier rang en animant des mouvements de libération, envers et contre tout, qui ont ensuite succombé à la violence, préservant  leur grandeur morale laissée intacte, sans jamais avoir été soumis au test final. Ils ont remporté leur combat pour la liberté et appris à s’adapter une fois au pouvoir.

 

Il est presque impossible de considérer ce leader africain hors du commun sans songer à ces termes : phénoménal, courageux, déterminé, calme, charitable, attentionné, diplomate, patient, tolérant, magnanime, rigoureux, loyal, dévoué à la justice et au fair-play. Il était tout cela, et plus encore.

 

Il était charmant, charismatique et disposait d’une prestance et d’une personnalité magnétique : des qualités qui lui ont valu d’être un homme à part. Ahmed Kathrada, qui a connu Nelson Mandela pendant plus de 50 ans, le décrit comme étant un rare amalgame moitié paysan moitié aristocrate. Le démocrate par excellence, mais avec une touche d’autocrate : à la fois fier et simple ; doux et tenace ; souple et obstiné ; timide et orgueilleux ; paisible et impatient.

 

Mandela était une véritable légende vivante. Il était peut-être la personne vivante ayant reçu le plus de décorations. Il a récolté tous les prix possibles et imaginables du leadership international, y compris le Prix Nobel de la paix. La chronique de sa vie s’apparente à un scénario hollywoodien.

 

Courage et détermination

Durant son procès pour trahison en 1962, il a pris le risque d’être condamné à mort en déclarant fièrement au tribunal : « Au cours de ma vie, je me suis entièrement consacré à la lutte du peuple africain. J’ai lutté contre la domination blanche et j’ai lutté contre la domination noire. Mon idéal le plus cher a été celui d’une société libre et démocratique dans laquelle tous vivraient en harmonie et avec des chances égales. J’espère vivre assez longtemps pour l’atteindre. Mais si cela est nécessaire, c’est un idéal pour lequel je suis prêt à mourir. »

 

Il a effectivement atteint cet idéal, mais seulement après avoir sacrifié 27 années de sa vie en prison. Il a refusé d’échanger son intégrité contre des privilèges, malgré d’énormes pressions. Son discours sur le banc des accusés visait à inspirer des générations de peuples oppressés non seulement en Afrique mais aussi dans le monde entier.

 

Trente ans plus tard, il observait simplement : « J’étais le symbole de la justice dans le tribunal de l’oppresseur, le représentant de grands idéaux de liberté, de justice et de démocratie dans une société qui bafouait ces vertus. »

 

Bien que n’étant pas un homme religieux, il s’est forgé à partir de l’expérience pratique. « J’ai appris que le courage n’était pas l’absence de peur, mais la capacité de la vaincre. Moi aussi, j’ai ressenti la peur plus que je ne peux m’en souvenir, mais je l’ai dissimulée derrière le masque de l’audace. L’homme courageux n’est pas celui qui ne ressent pas la peur, mais celui qui la vainc. »

 

 

Magnanimité 

C’est, par-dessus tout, la magnanimité de Mandela qui a retenti après sa sortie de prison. L’amertume et le ressentiment lui semblaient étrangers. La noblesse de son comportement a stupéfié ses anciens ennemis. Mandela croyait sincèrement en la bonté de chaque homme, une qualité qu’il considérait en dormance jusqu’au moment venu. « Tous les hommes, même ceux qui apparemment n’éprouvent aucune pitié, ont un fond de gentillesse et… si leur cœur est touché, ils sont capables de changer. »

 

C’est avec cet esprit que Mandela a remodelé l’avenir de l’Afrique du Sud. « Sans Mandela, l’histoire sud-africaine aurait pris une toute autre tournure », d’après Joe Slovo, ancien dirigeant du parti communiste sud-africain, aujourd’hui décédé. Ce qui est vrai, grâce à son attitude cohérente de leader et aux initiatives efficaces qu’il a prises durant ses années de réclusion à Robben Island. Mandela avait plus de lieutenants compétents que ses opposants, et un objectif plus précis, ce qui a unifié le mouvement. Pourtant, on peut se demander si une personne autre que Mandela, avec son bagage unique et son passé de sacrifice, aurait été capable de persuader les révolutionnaires d’abandonner les objectifs de lutte armée et de prise de pouvoir, sans subir une violente réaction politique.

 

Lors des négociations politiques pour une Afrique du Sud libre, son but était simple et ferme, et son équipe unie. « Je suis un homme politique, et la politique, c’est le pouvoir », a-t-il expliqué en juillet 1992. « J’aimerais voir l’ANC [African National Congress] au gouvernement ».  Mandela était résolu à établir un système « une personne, un vote ». Avec cet objectif en tête, et lors des négociations suivantes, il a consacré son temps au combat pour le suffrage universel en Afrique du Sud.


 

Une fois les négociations entamées, Mandela s’est tenu à l’écart, laissant son équipe de négociation régler les menus détails.  Toutefois, il travaillait dans l’ombre et offrait ses conseils, au besoin. « Il s’est attelé à une tâche et est devenu imperturbable », déclarait à l’époque Cyril Ramaphosa, négociateur principal de l’ANC. « Nous n’aurions jamais pu négocier la fin de l’apartheid sans Mandela. »

 

En effet, la perspective de Mandela a servi de « boussole » à son équipe de négociation, indiquant l’objectif ultime. « Ses zigzags menaient toujours au même point », se souvient Mac Maharaj, un codétenu à Robben Island et représentant principal de l’ANC. « Quand j’allais le voir, il demandait : “Où en sommes-nous avec la règle de la majorité ? Combien de temps cela prendra ?” Il était ma boussole pour toutes les négociations. Les Nats [Parti nationaliste] n’avaient pas de boussole ; ils ont fini par se préoccuper de leurs intérêts personnels. » Le rôle de Mandela restait fondamental pour toute solution : « Le chemin pour se remettre sur la bonne voie menait toujours à Madiba », déclare un délégué des négociations de l’ANC, en utilisant le nom tribal de Mandela.

 

Pragmatisme 

Le pragmatisme a conduit l’ANC à faire une concession historique lorsque les négociateurs ont accepté les « clauses de temporarisation », des dispositions qui protégeaient les emplois des fonctionnaires blancs et permettaient de former un gouvernement de coalition avec le Parti nationaliste et l’ANC. Avec le recul, ces clauses se seront avérées plus néfastes à l’ANC que prévu. Les bureaucrates afrikaners et les officiers militaires étaient devenus indélogeables une fois leur statut de privilégié acquis. Néanmoins, ce compromis considérable a été la clef d’une solution démocratique.

 

Le 10 avril 1993, l’assassinat de Chris Hani, alors secrétaire général du parti communiste sud-africain et ancien commandant de la branche militaire de l’ANC, Umkhonto we Sizwe (MK), menace l’ensemble des négociations. Hani était, derrière Mandela, le leader noir le plus populaire et il était largement soutenu par la jeunesse sud-africaine ; son décès laisse le pays au bord d’une sanglante guerre civile.  Même le président de l’époque, Frederik Willem de Klerk, savait que seul Mandela pouvait calmer les noirs sud-africains. Comme de Klerk l’écrivait plus tard : « C’était l’heure de Mandela, pas la mienne. »

 

Dans ce climat de haine et de violence, Mandela s’est adressé avec éloquence au peuple en deuil. « Un homme blanc rempli de préjugés et de haine est venu dans notre pays, y a commis un acte tellement absurde qu’aujourd’hui la nation toute entière est au bord du désastre. Une femme blanche, d’origine afrikaner, a risqué sa vie pour que nous puissions connaître cet assassin et le traduire en justice », a-t-il annoncé en faisant référence à la femme ayant livré aux autorités des informations sur le meurtrier. À ce moment crucial, la réponse mesurée de Mandela enterre l’apartheid. À l’époque, cette tragédie permet à Mandela d’annoncer une date pour les élections sans consulter le gouvernement.

 

Ramaphosa en convient. « Après la mort de Chris Hani, nous avons porté le coup de grâce », raconte-t-il. Mandela a insisté pour fixer une date d’élection avant même qu’un accord ne soit conclu sur une constitution provisoire. « Mandela avait des nerfs d’acier », se souvient Ramaphosa. « Il pouvait être très brutal dans le calme et la sérénité, d’une certaine façon. »

 

À la fin, « les négociateurs du Président de Klerk avaient complètement intégré l’équipe de Mandela en aidant à la transition vers la règle de la majorité », remarquait Frederik van Zyl Slabbart, homme politique sud-africain aujourd’hui décédé. La solution, sous-estimée de tous, était lancée. Mandela était en marche vers la présidence sud-africaine.

 

La prison comme berceau de ses idéaux

Après sa condamnation à la prison à vie, Mandela savait que ses geôliers feraient tout leur possible pour le briser. Il s’en est protégé et a remporté le combat contre un système raciste tout entier qui avait cherché à le décrire selon une notion de l’homme noir qui lui était avantageuse.

 

« La prison et les autorités conspirent pour dépouiller chacun de sa dignité. Cela en soi m’a permis de survivre », écrit Mandela dans son autobiographie, « tout homme ou toute institution qui essaie de me dépouiller de ma dignité a perdu d’avance parce que c’est une chose dont je ne me départirai à aucun prix et sous aucun prétexte. Je n’ai jamais envisagé sérieusement la possibilité de ne pas sortir de prison un jour. Je n’ai jamais pensé qu’une condamnation à vie signifiait vraiment toute la vie et que je mourrais derrière les barreaux. Je niais peut-être cette possibilité parce qu’elle était trop désagréable à imaginer. Mais j’ai toujours su qu’un jour je sentirais à nouveau l’herbe sous mes pieds et que je marcherais dans le soleil comme un homme libre. »

 

 

Mandela est devenu libre avec cette richesse que les autorités ont tenté de lui dérober pendant près de 30 ans : sa dignité. Il ne l’a pas seulement fait fructifier, il en est également devenu le symbole aux yeux du monde. Considéré comme un « homme d’acier » par ses camarades de l’ANC, il a toujours été perçu comme un homme d’honneur par le reste du monde.

 

Le fait que des communautés noires et blanches, divisées par des siècles de destruction coloniale et les atrocités de l’apartheid, feraient preuve d’une volonté de réunification, autrefois impensable, est un processus déjà ouvert et en constante progression à mesure que l’Afrique du Sud poursuit sa voie vers la pleine démocratie.

 

Un exemple universel

Mandela a montré l’exemple et de solides fondations ont été jetées. Après une jeunesse au sein du peuple thembu de l’ethnie xhosa, il s’est progressivement défini comme un sud-africain, un être humain, un leader, et surtout, un tigre africain. De l’Afghanistan au Zimbabwe, ses qualités de leader sont devenues un modèle. Des intellectuels, des diplomates, des journalistes et des politiques se rendent en Afrique du Sud pour apprendre à fédérer des communautés racialement divisées à la manière de Mandela.

 

Au sortir de dizaines d’année de prison, il s’est engagé à « libérer l’oppressé et l’oppresseur ». Un objectif nécessitant à montrer le chemin, sur une route périlleuse, entre la peur des blancs et l’espoir des noirs. À cet égard, Mandela a en effet  réussi à guider son pays et son peuple sur la bonne voie. 

 

D’après les zoo géographes, les tigres n’ont probablement jamais existé sur le continent africain. Une affirmation clairement réfutée par Mandela qui a prouvé leur existence et leur capacité d’arracher leur royaume des mains des braconniers.

 

Comme le tigre de son imagination, Mandela est revenu pour réclamer son habitat naturel en Afrique.  Il a réussi ce qui semblait impossible. Il était, sans conteste, le leader de tous les leaders du XXe siècle.

 

Newton Kanhema travaille pour le Département de l’Information des Nations Unies. Il a été journaliste en Afrique du Sud de 1992 à 1998 pour les journaux The Star et Sunday Independent. En tant que correspondant politique, il a suivi Nelson Mandela avant et après son élection à la présidence d’Afrique du Sud.

Par Newton Kanhema Africa Nouveau pour Aminata.com



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