AfriqueEducationInternational

L’océan est plus turbulent qu’il y a quelques décennies, selon un pêcheur tanzanien

Les vagues sont plus grandes et plus fortes, la pression s’accumule sur les stocks de poissons.

Rashid Maneno, 56 ans, est assis seul, regardant la mer d’un air pensif. C’est une belle et chaude matinée sur la plage de sable de Bagamoyo, à quelque 79 kilomètres au nord-ouest de Dar-es-Salaam, la ville portuaire de Tanzanie. La plage est une véritable ruche d’activité.

Marchant le long du sable, j’observe des hommes en groupes attendant d’embarquer sur de petits bateaux en bois pour commencer leur expédition de pêche. Mon attention est attirée par la grande variété de bateaux, grands et petits, qui tanguent majestueusement lorsqu’ils se lancent sur le bleu calme de l’océan Indien. Ils transportent 10 à 20 pêcheurs chacun. Ils sont comme une armada lâchée sur la mer. Certains reviendront avec des prises, d’autres les mains vides. La pêche est la principale source de revenus pour de nombreux habitants de Bagamoyo, un ancien centre commercial et une ville portuaire. Certains sont également agriculteurs – ils cultivent principalement du manioc, un aliment de base local, et des ananas. Je repère M. Maneno de loin et m’approche de lui. Lorsque nous nous asseyons pour discuter après un échange de salutations, son regard reste fixé sur la mer – un phénomène qu’il observe et auquel il participe depuis cinq décennies, vivant chacun de ses tours et détours. Les femmes des environs sont assises en groupes, seaux à la main, attendant le retour des bateaux en milieu de matinée. Elles font alors leurs achats quotidiens de fruits de mer, qu’elles vendent dans leurs échoppes de fortune, non loin de là, au large. À quelques encablures de là, un énorme navire est en train d’être chargé de sable de construction et de rondins de bois prêts à être expédiés vers des ports éloignés. À côté, un autre navire de même taille décharge des barils d’huile de cuisson. Beaucoup de choses passent par la tête de M. Maneno alors que nous nous abritons sous un arbre, à l’abri du soleil brûlant. Après de nombreuses années d’observation et de pêche dans ce même océan, M. Maneno, maintenant négociant en poisson, semble assez inquiet.

Bateaux de pêche au large des côtes de la Tanzanie.

Photo: Gloria Michael

Regarder la mer changer

 

En 1984, lorsqu’il a commencé à pêcher peu après avoir terminé l’école primaire, M. Maneno raconte qu’il n’y avait qu’une seule installation de stockage du poisson sur place. Le rivage était à près de 150 mètres et l’ensemble du front de mer était couvert de mangroves.

 

« Vous n’aviez pas besoin de vous aventurer loin dans la mer pour attraper du poisson. Dans les années 80, il suffisait de faire un petit tour en bateau. Il y avait beaucoup de poissons. Vous reveniez rapidement sur le rivage, le bateau à moitié immergé avec une surcharge de prises », se souvient M. Maneno. « Tout autour, il y avait des plages propres et vierges avec beaucoup de poissons et de fruits de mer. »

 

Au fil des ans, cependant, une poussée démographique, évidente à partir de l’an 2000 environ, a progressivement fait augmenter la demande en produits de la mer. Associé à l’introduction et à l’utilisation d’engins de pêche perfectionnés, M. Maneno dit qu’il a assisté, impuissant, à l’accumulation de la pression sur les stocks de poissons. Pour avoir accès à des zones de pêche plus vastes, les gens ont eu recours à la récolte des mangroves.

A LIRE =>  Contre les discours de haine, une lutte sans relâche

 

« La mer est également devenue dangereuse, déchaînée. Les vagues sont plus grandes et plus fortes », dit M. Maneno, en scrutant l’horizon lointain du regard.

À ce stade de notre discussion, la marée commence à monter, et notre ombre commune se déplace. Nous nous déplaçons avec l’ombre. Je peux voir quelques surfeurs s’ébattre dans les vagues en cascade.

« De nos jours, il faut avoir beaucoup d’expérience pour naviguer et attraper du poisson », gesticule M. Maneno en désignant un couple de bateaux à voile qui se trouvent sur le rivage.  Les vents forts persistent et provoquent des marées violentes, rendant la navigation difficile, même pour les habitués de la mer.

Au large, sur les rives de la mer, M. Maneno explique que des pluies inhabituellement fortes et prolongées ont, au fil des ans, emporté des tonnes de sable et de boue dans la mer, ensevelissant le récif corallien.

« Les récifs coralliens sont les lieux de reproduction de la vie marine. Les poissons y pondent leurs œufs. Les grottes sont l’habitat des pieuvres. Maintenant, elles sont devenues des remblais de sable », observe M. Maneno, ajoutant : « Les eaux de ruissellement s’accumulent au fond, soulevant le fond de la mer ».

Les fumées et les déversements de diesel provenant de petits bateaux fonctionnant avec des générateurs et opérant dans la zone ont aggravé le problème de pollution. Leurs lumières nocturnes vives et leurs rotors vibrants perturbent l’environnement marin naturel et dispersent les poissons, explique M. Maneno.

Une mer moins profonde est sujette à des courants plus forts près de la surface, selon M. Maneno. Cela représente, selon lui, un grave danger pour les pêcheurs en mer avec leurs bateaux.

« L’évolution de l’environnement marin a obligé les poissons à s’éloigner et à nager plus profondément », note M. Maneno.

Il dit aussi avoir observé certains arbres de mangrove se flétrir, se dessécher, se décomposer et tomber dans la mer. Il ne sait pas exactement ce qui peut nuire à ces arbres.

Selon lui, l’absence de pluie a contraint un nombre croissant de personnes dans les villages voisins à abandonner l’agriculture ces dernières années et à se tourner vers la pêche pour survivre.

Les pêcheurs se tournent également vers des méthodes non conventionnelles pour attraper les poissons et récolter une variété de fruits de mer. Selon M. Maneno, ils jettent dans l’océan des sacs de sable, des végétaux divers, des coquilles de véhicules hors d’usage et des déchets. La végétation contribue à créer une fausse ombre, ce qui attire les poissons, tandis que les déchets et le sable soulèvent le fond de la mer.

Protéger l’océan

La Tanzanie a élaboré une série de lois visant à protéger ses océans et sa biodiversité.

Anthony Mbega, spécialiste de la vie marine sur l’île de Mafia, qui fait partie de l’archipel tanzanien de l’océan Indien, explique que la demande accrue d’infrastructures de pêche, bien que justifiée, a ses propres conséquences, dont certaines ont un impact négatif sur la biodiversité.

L’exploitation massive des mangroves et du sable, en particulier, a été citée comme ayant un impact négatif sur la santé des océans et des mers.

A LIRE =>  Siguiri: des responsables d'écoles s'approprient des outils d'enseignement

Par conséquent, le gouvernement a promulgué des textes de loi, dont l’article 6(1) de la loi sur l’exploitation minière de Tanzanie et son amendement en 2017, pour protéger la mer et son environnement. Par exemple, couper les mangroves, extraire le sable de la plage, sont contraires à la loi.

Par ailleurs, l’article 55(2) et 3 de la loi sur la gestion de l’environnement de 2004 interdit expressément la construction, la modification ou la suppression d’une structure dans ou sous l’océan ou les rivages naturels des lacs, les berges des rivières ou les réservoirs d’eau. Il interdit également l’introduction de plantes, qu’elles soient exotiques ou indigènes, dans l’océan ou dans d’autres masses d’eau et zones humides.

À propos de la Conférence des Nations Unies sur les océans 2022

QUAND : 27 juin au 1er juillet 2022

OÙ : Lisbonne, Portugal

QUI : Accueilli par les gouvernements du Kenya et du Portugal

POURQUOI : Pour mobiliser l’action, la conférence cherchera à propulser des solutions innovantes fondées sur la science, qui font cruellement défaut et qui visent à ouvrir un nouveau chapitre de l’action mondiale en faveur des océans.

  • Les solutions pour une gestion durable des océans impliquent des technologies vertes et des utilisations innovantes des ressources marines.
  • Il s’agit également de s’attaquer aux menaces qui pèsent sur la santé, l’écologie, l’économie et la gouvernance des océans : acidification, déchets marins et pollution, pêche illégale, non déclarée et non réglementée, perte d’habitats et de biodiversité.

Pour plus d’informations sur la conférence sur l’océan :

https://www.un.org/en/conferences/ocean2022

Selon la nouvelle réglementation sur la pêche de 2020, l’utilisation de filets à anneaux près du rivage est une infraction. Le gouvernement interdit également l’utilisation de filets tournants pendant la journée et dans une zone de la mer dont la profondeur est inférieure à 50 mètres.

Des recherches ont montré que les filets tournants capturent les alevins et détruisent les zones de reproduction des poissons, ce qui entraîne une forte diminution des stocks de poissons, explique M. Mbega.

Le nouveau règlement de pêche 2020 interdit également l’utilisation de générateurs dans les activités de pêche. « La quantité d’éclairage générée peut affecter la croissance des poissons et des organismes aquatiques associés », selon M. Mbega.

Ces textes de loi sont importants, mais il reste encore beaucoup à faire pour assurer les moyens de subsistance de manière durable et pour préserver l’océan de M. Maneno pour les décennies à venir.

Ce sont là quelques-unes des questions qui seront abordées lors de la Conférence des Nations Unies sur les océans de 2022, qui se tiendra du 27 juin au 1er juillet 2022 à Lisbonne, au Portugal, sur le thème « Intensifier les mesures relatives aux océans fondées sur la science et l’innovation en vue de la réalisation de l’objectif 14 : bilan, partenariats et solutions ».

Conçue sous les auspices de l’ONU et co-organisée par les gouvernements du Kenya et du Portugal, la conférence vise à soutenir la mise en œuvre de l’ODD 14 : Conserver et utiliser durablement les océans, les mers et les ressources marines pour le développement durable.

Par: 

Gloria Michael

Pour plus d’informations sur COVID-19, consultez le site https://www.un.org/fr/coronavirus

Afficher plus

Articles similaires

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Bouton retour en haut de la page

Translate »