Rencontre avec le Professeur Lansiné Kaba
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Lansiné Kaba est Professeur d’Université de rang magistral à Doha au Qatar, ancien doyen à Chicago, et ancien président de l’Association des Universitaires Africanistes des USA (African Studies Association, ASA), Lauréat du prix pour l’auteur du meilleur ouvrage de l’année sur l’Afrique décerné aux E.U.A, lauréat pour le prix du meilleur enseignant donné à l’Université de Minnesota, Il est auteur de nombreux ouvrages et articles scientifiques. Dans une discussion à bâtons rompus après sa récente visite en Guinée, il a jeté un regard critique sur le régime actuel, la scène politique, les conditions de vie des citoyens, l’éventuel 3e mandat du Président Alpha Condé, sur l’histoire de sa propre « candidature» » en 1990, l’épanouissement culturel de la Guinée d’antan…. Feuilletez les impressions de voyage du Professeur Kaba… 

Journaliste : Professeur, vous vous êtes absenté du pays pendant un certain moment. A votre avis, qu’est-ce qui a changé d’après vous, jusqu’à ce bref retour au bercail ?

 

Pr. Lansiné Kaba : J’étais absent du pays, depuis un moment, de juillet 2016 jusqu’il y a deux semaines. Je ne sais pas bien ce qui a réellement changé en Guinée depuis lors, et je dois faire attention à mes propos. Car ceux qui sont restés ici en Guinée sont sans doute mieux indiqués pour parler de ce qui va et de ce qui ne va pas. Cependant, comme je ne suis ni aveugle ni sourd, je sens que bien des choses ont changé. Je peux donc émettre mes impressions, en tant que fils du pays et observateur.

Ces sentiments que je me propose de transmettre sont les miens, cela va sans dire. Ces impressions de voyage peuvent paraître à certains, à dire la vérité, sévères pour le régime et le gouvernement. Oui, elles ne sont ni bonnes ni positives, ni louangeuses, mais ni pessimistes, je dirai honnêtement à ces lecteurs. Mais, mon devoir est de chercher et d’exprimer la vérité. J’ai de bonnes raisons d’admirer le Président et de souhaiter qu’il réussisse dans sa tâche. Cependant, les responsables du pays, je pense, doivent savoir la vérité. En effet, à la longue, la vérité se révèle et triomphe. Voilà…

D’un côté, on le remarque aisément, au pays, il y a bel et bien un gouvernement, une assemblée nationale élue, des institutions officielles ; tout cela donnerait des impressions de normalité ; et tout donne même l’impression de marcher convenablement. Mais, dans la plupart des cas, la réalité est toute autre. Vite, on comprend que bien des choses fonctionnent plutôt dans le mauvais sens. On saisit clairement que bien des choses ont rétrogradé, par exemple la gestion des choses publiques, la construction des édifices, le maintien des offices ou des voies de communication ; l’emploi des jeunes et des femmes, la décongestion de la capitale, le fonctionnement de nombreux services, la célébration des fêtes de l’Indépendence à l’intérieur, en somme la construction et le développement d’une nation décente, tout cela semble être des mots. Et on est surpris. On peut même dire : « Qui l’eût cru ? », quand on se souvient de ce que le Président, diplômé de la Faculté de droit de Paris, donc universitaire de classe, disait contre ses prédécesseurs de Conakry d’alors. On est donc en droit de se demander ce qui s’est passé et ce qui se passe pour le rendre « malvoyant » sinon négligeant », lui, anciennement connu pour son éclairage et son courage, son activisme et sa combativité et sa finesse. …

Je viens d’effectuer un séjour de plusieurs semaines à l’intérieur ; j’ai voyagé par la route. Eh bien. Le voyageur est choqué par l’état affreux des routes. Le voyageur se demande comment le bureau de la présidence, les autorités des travaux publics et de l’aménagement du territoire procèdent aux distributions, au financement et au contrôle des grands chantiers de travaux publics. On s’interroge. Les les entreprises et les entrepreneurs et autres agents perçoivent-ils à temps leurs rémunérations pour exécuter à temps le travail qui leur est confié ? Quelque chose ne fonctionne pas comme il se doit ! Sur le parcours, la communication téléphonique fonctionne cahin-caha ; la RTG n’est pas meilleure dans l’émission de ses programmes dans de nombreuses villes, le matin et le soir. …L’inconvenance des services fait honte, tandis que l’impraticabilité des voies aussi bien à Conakry qu’à l’intérieur du pays se passe de commentaires. Comment les autorités peuvent-elles rester aveugles et muettes devant de telles duplicités et de telles sordidités ! La vérité, comment la définira-t-on ?  Les citoyens, souffrent, bien sûr. Telle est une part de la vérité.

Que de choses laissent à désirer dans ce pays que le Président Alpha Condé promettait hautement pourtant de « fixer » et de faire avancer ! Qu’est-il advenu à sa promesse de nettoyer l’administration et la mafia de trafiquants de projets qui s’y est engrenée et qui règne frauduleusement sur les contrats ! Une mafia contrôle tout ce qui paraît juteux, entend-on dans les cafés. Les routes sont désastreuses ; les télécommunications désordonnées, les bureaux, les marché et les dispensaires crasseux … En plus de cela, Conakry, jadis petite ville côtière avec sa corniche coquette et ses avenues larges et propres, offre maintenant l’image horrible d’une ville en pleine détérioration, métropole de taudis et d’immondices révoltants, ville de désordre et d’impolitesse dans le trafic urbain. Image d’un bidonville gigantesque, insalubre, sans éclairage adéquat, et qui se nourrit de la culture du bidonvillisme, tableau d’une cité où la peur du crime et la frayeur de la nuit guettent. Chacun a peur. Conakry est une ville de gens pressés et fâchés. Conakry n’est guère la ville du Guinéen que j’ai connu d’ordinaire plaisant, joyeux et honnête.

Conakry d’aujourd’hui souffre de la peur de souffrir des carences de toutes sortes, pénuries d’eau et d’électricité le matin sous la douche, fréquence des coupures d’électricité le soir au moment des émissions de télévision. Cette impression surprend le voyageur venu de l’étranger et qui croyait que le pays avait, depuis les dernières élections, résolu une bonne partie de ces problèmes fâcheux de courant. La fameuse centrale de Tombo à Coronthie qui renvoie à la période coloniale perdure et avale toujours du diésel, source d’odeurs répugnantes, et il faut le dire, de détournements financiers et de maraudages de carburant. Conakry révèle le mal guinéen dans toute son horreur, la corruption dans ses structures et dans l’attitude de beaucoup de ses agents subalternes et cadres supérieurs ; c’est la disgrâce des institutions de gouvernance de la capitale et de l’État. Les agences de l’֤État percevraient mal et tardivement, dit-on, leur budget. Au moins à l’intérieur, loin du pouvoir, on peut vivre mieux. Mais, ici encore la centralisation excessive des décisions à la présidence à Conakry laisse mal les citoyens respirer. Hélas, trop nombreux sont les bureaucrates larrons, les gens sans travail, chômeurs anciens, jeunes diplômés et mendiants de toutes sortes.

Telle est la réalité dans ce pays qui croit de moins en moins en son Leader qui incarnait la popularité, autrefois ou même naguère. Le Président certainement en sait mieux que moi qui suis en visite, et il doit savoir mieux que les cadres qui se targuent de lui donner des conseils. Tout pourrait mieux aller, semble-t-il, cependant !

Professeur, avec le nécessaire recul, que diriez-vous de la scène politique guinéenne actuelle, laquelle sans conteste a connu quelques mutations majeures ?

La scène politique guinéenne actuelle, que peut-on en dire ? Je ne vis beaucoup en Guinée, je connais donc la scène politique, d’autant plus qu’elle a changé et ne cesse pas de changer. L’image du Pouvoir a connu aussi un changement discernable. L’impression est que tout est centré à la présidence, que tout passe par le Président, et qu’en conséquence tout traîne puisqu’un seul homme, quelles que soient ses capacités ne peut pas tout gérer. Un seul homme, qui qu’il soit, ne peut pas tout faire.

Bien sûr, ce que je prononce, choquera certains et paraîtra même dangereux, même très risqué puisque j’aborde le problème de la dérive vers la centralisation, et cela pourra s’interpréter comme une attaque contre le Président et son gouvernement. Mais, que voulez-vous, c’est l’une des sources du mal guinéen, c’est la cause en partie de la lenteur et de l’inertie administratives.

Evidemment, je fais allusion aussi au sentiment de puissance et d’autocratie, sinon à la genèse du culte de la personnalité. Il est certain que de tels abus mènent à l’idée de toute-puissance et d’extrémisme. D’où l’impossibilité d’accepter les vérités des autres, et la tentative même de les écraser comme des mal-pensants, des hérétiques. Tout cela freine le fonctionnement normal des affaires et du progrès du pays et de son rayonnement dans le monde. Pourtant le pays ne manque pas de gens de qualité, compétents et intègres, hommes et femme, de toutes origines.

Je sais qu’il y a un gouvernement, un Président, et son parti, le RPG Arc- en- ciel. Je sais aussi que le système démet et nomme souvent de nouveaux ministres et conseillers à la présidence. Il serait utile de savoir comment on choisit tous ces gens. En Guinée, il y a un parlement, et même une opposition, et celle-ci est loin de dépérir. Loin d’être morbide, semble-t-il-, l’opposition se renforce des faiblesses et des contradictions du régime. Il y a de nombreux mouvements, des partis en gestation ici et là dans le pays parce que le présent laisse à réfléchir. En d’autres termes, le RPG a perdu de sa popularité ; on se demande s’il peut bientôt honnêtement vaincre les oppositions. Bien des gens se posent ces questions et d’autres sur la capacité de gestionnaire du Président et sur sa capacité politique de résoudre adéquatement les problèmes de la Guinée comme on s’y attendait et comme il avait promis. Le pays va mal, nul ne s’attendait à cela sous le RPG-ARC-en ciel.

J’ai eu le sentiment qu’à travers le pays, les gens paraissaient de plus en plus déçus vis-à-vis du régime, du RPG, d’Alpha Condé lui-même. C’est sérieux, je pense. Car, pour un politique, la déception de l’électorat peut bien annoncer la débâcle. En Guinée, le progrès a trop tardé à venir, à améliorer les conditions de la grande majorité des habitants. Les mines, surtout de bauxite et de fer, sur lesquelles la population avait mis beaucoup d’espoir au début du régime du PDG sont devenues des raisins amers, faute de négociations sérieuses et fiables avec les partenaires potentiels. Les citoyens désespèrent quant au projet de chemin de fer desservant l’axe Forêt- Guinée maritime par les Haute et Moyenne Guinées. Quelle déception cela causera, si le minerais de la Forêt s’écoule par le Liberia, plan que les conseillers de la Présidence ont de la peine à confirmer ou à démentir. Que les autorités annoncent la vérité.

Les choses rassurent mal en Guinée. Les populations continuent à regarder de loin le spectacle politique ainsi que le genre de vie étonnant des nouveaux riches et patrons du régime.  La contradiction entre le dénuement et la misère des citoyens ordinaires, d’un côté, et l’apanage éblouissant des nantis, de l’autre, crève l’œil. Le grand mouvement de changement, d’unité et de coopération de 2008 a enfanté un régime plein de contradictions et ce régime a tendance à amener le peuple à douter des « intellectuels » et à bafouer l’éducation des adolescents pour l’exploitation artisanale rapide, et rentable, croit-on, des mines d’or, fléau de plus en plus grave dans certaines régions.

Comparée à celle vécue dans les pays dits démocratiques ou de traditions démocratiques, pensez-vous, Professeur, qu’il faille désespérer de la politique telle que pratiquée en Guinée, sur fond hélas souvent de dérapages verbaux et de violences ?

Je ne sais pas, puisque j’ignore bien des actes du gouvernement. Cependant je me permets de dire qu’en Guinée, le désespoir ne se doit pas, je pense ; il ne se justifie pas. Le pays n’est ni condamné, ni maudit. Après tout, le Président doit sa légitimité au choix démocratique ; et on lui a cru politiquement, n’oublions pas. Quel grand et bel atout pour un homme politique que de jouir de la confiance de l’électorat au moment opportun et décisif ! Ceci dit, pour revenir à votre question, je ne sais pas comment a eu le dérapage. Néanmoins, je peux affirmer qu’il y eut un début clair et certain de dérapage, quand la centralisation aboutit à l’ignorance des promesses et des méthodes de collaboration loyales. Il y a toujours dérapage quand le chef tient mal ses promesses, quand il démontre son incapacité de punir les impunités des membres de son administration, ou quand sa police prouve son incapacité de contrôler les manifestations désordonnées et autres formes de pagailles dans les rues. Tout le monde doit obéir à la loi et respecter les droits de tout un chacun. Je ne crois pas qu’il faille désespérer, cependant. Le peuple qui vote peut changer le système.

La leçon, s’il y’en a une, tout d’abord, c’est de conscientiser le peuple et de lui donner les moyens d’agir efficacement sur le pouvoir. C’est aussi d’assurer le même peuple que la centralisation au profit d’un homme et de sa clique mène à l’autocratie et au culte de la personnalité ; il faut s’assurer que nul n’assassine les principes de démocratie et de participation sur lesquels se construit l’Etat moderne de nos jours. La tradition démocratique dont vous parlez conçoit mal le pouvoir absolu et autoritaire.

Je sais que le Président est bien familier avec les principes de démocratie, je veux dire, de tradition libérale. Cette tradition a permis et facilité l’accès du Président au pouvoir. Il reste à savoir si le Président a respecté les promesses qu’il avait faites, s’il contrôle ses ministres et ses cadres, s’il respecte les élus, et s’il gère l’État comme ils se doit. Voilà pourquoi il y a des mécontents et des Guinéens qui réfléchiront sérieusement avant de retourner au RPG et d’applaudir tout ce que le Président fait. La démocratie est la possibilité pour tous de débattre librement, et sans peur de représailles, toutes les questions importantes pour l’avancement du pays dans le respect des droits, de parler des réalités et des abus.

Vous avez fait allusion aux dérapages verbaux, et vous avez raison. J’ai remarqué que le Président pourrait cultiver l’art du mutisme, il s’avère utile dans bien des situations, dit-on, Je ne donnerai pss de conseils. Cependant, le Président a tendance à faire des dérapages, sans doute, sans s’en rendre compte, dans ses déclarations impromptues. Il donne même l’impression nette qu’il se fâche contre ceux ou celles qui osent exprimer des points de vue différents des siens, de ceux de son parti ou de sa propre idéologie. Et de telles erreurs deviennent des faux pas, des bévues dangereuses, comme en 2016 quand il se lança dans des diatribes, certes mal-fondées, contre les cadres de la Haute-Guinée et de leurs apports au RPG naissant. Récemment encore, on peut se demander s’’il a su correctement répondre aux étudiants de Conakry qui lui rappelaient sa promesse de leur donner des ordinateurs. En somme, le Président doit faire davantage attention à son verbe. Son langage entraîne facilement des dérapages. J’ajouterai volontiers que le Président qui est passionné d’histoire et de droit constitutionnel reste silencieux sur les événements auxquels la Guinée doit sa naissance et sa célébrité dans le cercle des nations indépendantes des années 50 et 60 et même 90-2000. J’ajouterai aussi que les fêtes de l’indépendance dans les grandes métropoles de l’intérieur méritent l’attention du Premier leader de la nation pour revivifier le contrat qui le lie aux populations. Voilà une manière certaine d’éviter le dérapage. En résumé, l’exercice du pouvoir requiert du tact, un sens de la déférence et de la décence. Les dérapages peuvent et doivent s’éviter.

 Que conseillerait à la Guinée, précisément à son monde politique, économique et culturel, l’éminent professeur d’histoire que vous êtes, Monsieur Kaba ?

Monsieur, je ne donne pas de conseils, je ne suis pas ministre conseiller. Je suis qui je suis. Cependant, en qualité de voyageur observateur, j’ajouterai volontiers qu’il est temps que le Président Alpha Condé agisse en leader qui a su soulever les aspirations par ses promesses. Il est temps que le Président et les opposants s’entendent et coopèrent loyalement. Comme de véritables politiques, tous motivés pour l’avenir et le progrès du pays, ils sauront, dans ce cas, que nul ne peut s’octroyer le privilège de connaître et de dire la vérité absolue. La vérité de la Guinée souveraine doit et peut émaner de sources différentes.

Les politiciens doivent respecter l’idée de démocratie. Cette idée, seule, donne la force et la sagesse sans lesquelles la politique perd son noble sens. Cette sagesse assoit et le prestige de la nation et la confiance des bailleurs de fonds dont les investissements fournissent les moyens de développement. En somme, la démocratie s’avère indispensable, surtout chez nous en Guinée, pour faire comprendre que les enfants du pays, de toute origine, de toute confession et profession pourront ensemble bâtir le pays dans la paix et la fraternité. Avec le respect issu de l’esprit démocratique, cadres, gens d’affaires des deux sexes et gens ordinaires, tous feront fleurir l’esprit de démocratie.

Professeur, à un moment donné, vous avez voulu devenir légitimement président de votre pays. Vous semblez avoir définitivement renoncé à cette noble ambition. Pourquoi ?

Voici une question difficile, mais pertinente… Effectivement dans les années 90, beaucoup de Guinéens de ma génération avaient des ambitions. Alors, pourquoi pas moi aussi, avais-je pensé. Des compatriotes, nombreux et sérieux, ont pensé de la même façon et m’ont encouragé dans ce sens ; ils m’ont donné de l’espoir et je leur en sus gré…  Avec humilité, je savais que je remplissais certaines des conditions, comme si, pour sourire, en politique il y avait des conditions  : je suis guinéen; ma famille est illustre et respectée; j’ai fait de bonnes et sérieuses études, et dans des institutions prestigieuses en France et aux USA ; j’ai assumé là-bas de grandes responsabilités académiques et managériales basées sur le savoir et le mérite (sachez que le professeur dans les grandes universités américaines est appelé à contrôler et à diriger des ressources humaines et financières); et surtout j’insiste que l’avenir de la Guinée m’a intéressé depuis l’enfance.  De plus. Je vous dis que je crois en Dieu ; j’ai toujours cru… J’ai donc pensé, à un moment donné, à assumer de hautes responsabilités. Le rêve me paraissait légitime et réalisable, bien que hasardeux sinon dangereux.

Mais, je savais qu’il n’est pas donné à tous de réussir en politique. Seul Dieu sait qui deviendra chef d’État ; le pouvoir de commander est donné par Dieu, dit-on dans nos langues… Je suis tombé malade un moment, je me rappelle bien. Je n’ai donc pas fait la campagne avec toute ma force. Bref, je n’ai pas réussi…En somme, ce fut Alpha Condé et son parti qui réussirent mieux que tous les individus ou les partis, et en Haute-Guinée notamment. Alpha et ses propagandistes ont réussi mieux que nous qui, avec fierté, nous réclamons de Kankan et de sa culture. Oui, c’est vrai. Sachez, cependant, qu’à l’ère moderne, la politique transcende l’ethnie, la région et la religion. L’homme et la femme modernes ne se distinguent pas par leur ethnie, leur famille ni leur langue ; le pluralisme est vrai, réel et puissant. Il suffit d’appartenir à la nation…

Continuons notre histoire.  En Guinée et surtout à Kankan, d’autres ont fait des campagnes, vigoureuses, peut-être, plus vigoureusement que nous. Je dois ajouter, peut-être aussi, qu’ils disposaient de plus de fonds que nous, ou que, sans doute, ils surent se vendre mieux que nous. Cela signifie que leurs « mensonges, leurs mystifications » et leurs propagandes, s’écoutaient et s’écoutaient mieux que nos vérités. Ces politiciens ont réussi à faire de la Haute-Guinée leur bastion. Ceci étant alors la situation, j’eus le courage de réfléchir, de faire mon autocritique et de mieux décider de mon futur : Tout compte fait, je remercie Dieu d’avoir facilité et béni de grands succès ma carrière d’universitaire. Je me suis résolu à exceller dans ce que je savais déjà bien faire, c’est-à-dire l’éducation supérieure dont les rouages m’étaient familiers bien avant 1990. C’était un don de Dieu, me suis-je dit. N’est-il pas sage d’exploiter ce que Dieu donne ? Je me dis …Voilà ma réponse brève et concise.

Voilà donc comment Alpha Condé nous écrasa tous en Guinée et dans notre terroir même. Il se dépeignit comme le ‘’représentant’’, la Voix de la Haute-Guinée, et ce avant de conquérir tout le pays, de la Forêt à l’Atlantique. Mieux que Sékou Touré, Alpha Condé l’emporta vite et décisivement en Haute-Guinée. Les détaillants et les ruraux du Mandé se sont identifiés avec lui, Alpha Condé. C’est surprenant, n’est-ce pas ? D’autant plus que Sékou Touré pouvait honnêtement réclamer une origine authentiquement samorienne. Mais, nous nous sommes tus, bien que nous ayons une idée sûre de l’origine d’Alpha Condé. Mais, qu’’importent toutes ces considérations, je n’ai jamais fait allusion à de telles considérations. Car la culture mandingue de Kankan accepte la diversité et accueille tous les nouveaux venus, selon le principe très historique de Nabaya qui fit du Bâté, depuis l’époque de M’Bemba Alpha Kabiné Kaba, une métropole unique. Je crois avoir suffisamment parlé de ce sujet.

Revenons à 2010. J’ai fait la campagne 2010 pour Alpha Condé, aussi bien à Kankan, à Siguiri qu’à Kouroussa, et dans le grand Mandé par la radio. Autant, dire qu’en politique il faut avoir le courage de changer son point de vue et de soutenir celui qui semble mieux au moment juste représenter les aspirations du pays. En 2010, le peuple de Guinée crut au RPG-Arc-en- Ciel et vota pour Alpha, sans doute plus que pour Cellou Dalein Diallo, lui aussi fils authentique de la Guinée, mais auquel l’entourage propagea une coloration politique, hélas, qui prit un caractère régional. Alpha put bien alors se targuer de nobles principes. Mais, les choses ont changé depuis lors. Il appartient désormais à Alpha de s’expliquer d’une manière franche et convaincante et d’enlever les points sombres sur sa vision, sa gérance des affaires politique et financières, et même sa personnalité.

Professeur Kaba, vous aviez apporté votre soutien à Alpha Condé en 2010, est-ce que comptez-vous continuer à lui apporter ce soutien d’après tout ce que vous avez dit ici comme faille dans sa gestion ?

Je vous ai dit que la situation a un tant soit peu changé depuis 2010. Je réfléchis avant de me décider. Les opposants sont nombreux et coriaces. Il reste à voir si Alpha Condé, le candidat de 2010, remplit les conditions d’aujourd’hui, avec son équipe présente, ses attitudes et surtout les bilans patents de sa politique et de sa gouvernance. Je ne sais pas comment il choisit ses collaborateurs directs, ses ministres et tous ceux et toutes celles qui, autour de lui, exercent une part de l’autorité. Vivant à l’étranger, je n’ai pas de connaissance claire de son style, ni de sa pratique du commandement, bref de sa sagesse politique. Le collégien et l’universitaire que j’avais vu et connu au Collège privé de Dixinn, alias Séminaire de Dixinn, il y a très longtemps, dirige à présent les destinées de la Guinée. Je ne le connais donc plus. Il serait erroné de prétendre que je le connais. Les présidents choisissent leurs amis et leurs confidents, s’ils en ont et souvent ils n’en ont point. Le Président ne connait pas non plus le Professeur Lansiné Kaba.

Je ne cacherai point, cependant, que certaines des tendances du Président effraient et invitent à réfléchir. Quand je pourrai répondre à ces diverses interrogations, je serai dans les meilleures conditions pour parler politiquement de lui. Mais, aujourd’hui, il y a un autre problème sérieux et incontournable que vous oubliez de mentionner : il s’agit du respect de la Constitution, document admirable, important et vénérable, même si on peut bien avoir des idées quelque peu différentes de certains de ses articles. Ce document permet-il au Président Alpha Condé de chercher un notre mandat ?. N’est-il pas à son deuxième mandat ? La Constitution de la Guinée ne limite-t-elle pas le pouvoir présidentiel à deux mandats? Comment peut-on oublier et effacer ce point essentiel? La Constitution est un grand document que tous les élus doivent respecter.

A chacun de vos retours en Guinée, Professeur, vous ne vous privez pas de faire un tour dans l’arrière-pays ou le pays profond. Avez-vous des raisons particulières à ce sujet ?

Je tiens à voir l’intérieur, « l’arrière-pays », si je peux employer vos termes. C’est, pourtant, le pays profond et réel ; il nous a façonnés, nous Guinéens non pas de Conakry seulement, mais du Fouta Djallon, de la Haute Guinée et de la Forêt. La Guinée ne se limite pas à Kaloum. La richesse humaine et historique du pays se découvre à l’intérieur. J’apprécie tout ce qui qui fait de moi le frère des ressortissants des autres régions naturelles. J’apprécie Conakry, c’est clair. J’aime aussi les villes de l’intérieur dans leurs diversités et avec leurs chaleurs respectives, chaudes et humaines. Ces localités constituent l’ensemble guinéen. Comprenez-vous ? J’ai une conscience de guinéen qui me permet, à présent, de répondre à vos questions.

J’ai noté qu’il s’opère un changement là-bas dans le pays profond. J’ai entendu des propos critiques de la probité des gens du gouvernement. Les citoyens tolèrent mal leur pauvreté tandis que les membres du gouvernement et de l’administration s’enrichissent et vivent dans une certaine opulence. Le décalage entre les idéaux d’équité et d’honnêteté et les pratiques de plus en plus vexants et malhonnêtes des cadres s’y conçoit mal. L’impunité, j’ai dit plus tôt, règne un peu partout et au su du Président. Une telle situation s’accepte difficilement, surtout dans un contexte aussi déplorable que celui qui prévaut en Guinée. La pauvreté est visible sur le visage des gens, dans les hôpitaux, aux marchés et sur le parvis des lieux de prières. Le peuple mérite bien mieux.

Continueriez-vous par hasard à enrichir vos recherches historiques ? Oui. L’universitaire qui jouit de la bonne santé trouve un grand plaisir à chercher des documents, à écrire, à publier et à partager ses connaissances. Je m’attèle à ces tâches sur notre passé ancien et récent pour garder la vitalité et l’agilité. Je suis à la quête et à la dissémination du savoir. Je reste l’étudiant perpétuel qui ne cherche pas de diplômes. J’apprends beaucoup aussi de ceux qui m’écoutent, comme dans les émissions à la RTG et à la Radio Rurale ou dans les conférences publiques, comme celles tenues récemment à l’Harmattan, au camp Samory à Conakry et au camp de Kankan. Entre parenthèses, je présente ici mes condoléances aux auditeurs de la RTG pour le décès de Idrissa Camara, grand animateur de l’émission « Belles Lettres » à laquelle il m’invita à maintes reprises ; que son âme repose en paix.  

Nombreux sont les nostalgiques qui regrettent le passé culturel glorieux de la Guinée. Etes-vous des rangs de ceux-là ?

Comme toute partie du monde, la Guinée connaît elle aussi le changement. Dans les années 60, 70, la Guinée avait obtenu une réputation presque mondiale sur la scène politique, culturelle et même sportive. Le renom était associé avec le président Ahmed Sékou Touré, quoi que l’on pense de son régime. Une certaine image de la culture guinéenne se dégageait alors, et nous pouvions bien la regretter, regretter les grands noms tels que Fodéba Kéita, Sory Kandia Kouyaté et bien des autres illustres artistes, musiciens, chanteurs et cantatrices, hélas, tous vieux ou partis pour l’éternité. Ils représentaient, chacun et chacune, la beauté et de la richesse de la culture de la Guinée. J’envisage de publier un ouvrage, si je peux encore, sur cette époque culturelle. Je suis un peu nostalgique, car ces artistes d’antan continuent de m’enrichir de nobles inspirations. J’’insiste, cependant, il appartient aux artistes d’aujourd’hui de s’inspirer des mêmes sources et d’émuler les grands des décennies passées, et avec les moyens et techniques d’aujourd’hui. Chacun doit chercher à exceller en son temps. Ce que je regrette, c’est que depuis 2010, le gouvernement présent n’a pas encore réalisé tous ses potentiels dans le domaine de la culture. Il y a encore beaucoup à faire pour les artistes et les sportifs.

Professeur, pour revenir à la situation politique dans notre pays, le débat fait plus ou moins rage sur l’éventualité d’un troisième mandat de l’actuel président de la république ? Avez-vous un avis sur la question ?

C’est vous qui parlez d’un éventuel « troisième » mandat du Président Alpha Condé. Je ne l’ai pas encore entendu, lui-même, réclamer ce mandat supplémentaire. J’attends d’entendre Alpha Condé prononcer clairement qu’il veut un troisième mandat. Qu’il montre alors aux Guinéens le bilan de ses années de gouvernement et qu’il déclare clairement son désir d’un troisième mandat. Je ne peux pas encore émettre mon propre point de vue. Il est certain que le peuple saura alors répondre et Alpha saura à quoi s’attendre. Les Guinéens auront le droit et le courage, je souhaite, de se prononcer sur cette question que la Constitution n’a pas prévue. Mais, la Constitution ne souhaitait ni la dictature, ni le pouvoir absolu, ni l’impunité ; elle souhaitait la démocratie, la justice et le progrès infini.  Donc, aujourd’hui je préfère de me taire, et j’attends la chance et le plaisir de vous revoir plus tard et de  parler davantage de l’avenir de la Guinée.

Certes, le mandat du Professeur-président n’a pas encore pris fin, mais on peut tout de même parler du bilan de la Troisième République. Qu’en pensez-vous ?

Il y a encore beaucoup et beaucoup à faire, à construire dans tous les domaines, je l’ai déjà dit. A l’intérieur du pays, on se demande où est le Président Alpha Condé. Nombreux sont ceux et celles qui se demandent s’il a réellement l’expérience des routes, ou s’il a vu l’état des hôpitaux et des écoles. … Il est temps pour lui de savoir que les citoyens se nourrissent, non pas de projets de réformes, mais de réalisations concrètes capables d’améliorer les conditions des vivants. La question de bilans s’avèrera primordiale quand le sujet de troisième mandat se posera ; et les critères de rectitude, d’efficacité et d’honnêteté détermineront bien des décisions.

Pour avoir été témoin et parfois l’un des acteurs de l’histoire de la Guinée, que pensez-vous de l’évolution politique de cette Guinée ?

La Guinée a fait du progrès depuis la décolonisation. Je dois toujours répéter que la Guinée a arraché d’une manière forte et courageuse son indépendance en 1958. C’est une source de fierté, pourquoi pas de progrès ?. Je dois dire qu’à la mort d’Ahmed Sékou Touré en 1984 tout le monde était surpris de la manière dont le pays se conduisit, jusqu’au 4 avril. Ensuite, ce fut un changement dont vous connaissez l’ampleur et les effets. Sujet fascinant et spécial. L’évolution de la Guinée s’inscrit sur les trajectoires de l’adaptation et du changement, c’est ce qui nous a apporté le général Lansana Conté, le capitaine Dadis Camara, le général Sékouba Konaté et Alpha Condé. Maintenant il appartient à ceux qui sont au pouvoir de réaliser leurs promesses, de ne pas laisser les citoyens tomber dans la grande déception. Les leaders peuvent faire mieux en tenant compte du contexte intérieur et du contexte international, car le Sénégal et la Côte d’Ivoire, et même le Mali, à côté, semblent se tirer un peu mieux, dirait-on. Voilà des exemples et des défis.

Cette évolution est-elle toute défendable ou déplorable ?

Je ne jugerai pas ; voyez mes écrits. L’évolution de la Guinée avant 1958 n’était pas aussi déplorable et en 1984 le bilan du gouvernement du PDG était loin d’être totalement lamentable. L’évolution de la Guinée s’inscrit sur le chemin de la transformation, parfois lente, parfois rétrograde, mais toujours comportant des accidents que l’on peut interpréter à sa façon, donc une évolution mouvementée. Elle comporte, cependant, un désir, un espoir en vue du changement qualitatif, vue qui a conduit au régime d’Alpha Condé ; c’est sur cette base que les Guinéens ont voté pour lui, et en grand nombre. Je ne peux pas prédire ce que, dans deux ans, sera le verdict, s’il postule un autre mandat. La Constitution doit être saluée, révérée et observée, à moins qu’il n’y ait des causes majeures.

Avez-vous des messages particuliers à véhiculer ?

Je crois avoir abordé suffisamment vos questions. Tout le monde n’en sera pas ravi. Je crois, cependant, avoir exprimé la vérité qu’il faut dire à présent, sans rancune et sans méchanceté, mais pour l’amour du pays commun à nous tous et toutes. C’est une exigence catégorique de présenter la vérité, même si elle déplaît. Je repecte le Président, et les autres leaders qui aspirent à transformer la Guinée qualitativement. La Guinée en a besoin plus que jamais pour se réveiller et avancer. Souhaitons le meilleur pour elle, ses enfants et ses amis.

Lansiné Kaba

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