Discours d’anniversaire du RPG  à Kankan : La parole dupée de Dr Mohamed Diané, Ministre de la Défense

Pr Alpha Ousmane Barry, professeur des universités
Pr Alpha Ousmane Barry, professeur des universités

Il est parfois dans la vie une coïncidence drôle et si fugace qu’elle passe inaperçue aux yeux des citoyens, acteurs médusés de la situation guinéenne. En effet, tout se passe si la rupture diplomatique entre la Guinée et la Somalie n’avait pas mobilisé suffisamment l’attention des Guinéens. Il est juste de considérer que si l’on s’attache aux observations premières, cet événement ne peut être classé que dans la catégorie des faits qui meublent notre vie quotidienne. Car, la Somalie n’est ni un pays voisin immédiat, ni un partenaire économique de la Guinée. Pourtant loin s’en faut, car cet événement est digne d’intérêt d’autant plus qu’il suffit d’un petit exercice de réminiscence pour réaliser que ceux qui ont prononcé des discours d’anniversaire du RPG sont ceux-là mêmes qui nous ont inventé le stéréotype de « Somaliens » en Guinée, dont le frère jumeau est « igname ».

Pour mémoire, au cours de la conquête et même de l’exercice du pouvoir, nos braves hommes politiques du RPG n’ont fait qu’exhumer les vieux démons de la Guinée : le communautarisme politique. En y associant un peu de manipulation telle que le scandale de « l’eau empoisonnée », ils sont réussi en un tour de passe-passe verbal à inculquer une dose de confusion qui a troublé l’esprit de plus d’un Guinéen en 2010. Voilà que neuf ans plus tard, notre ministre bien-aimé, s’adressant aux militants du RPG à Kankan, ouvre son discours en termes : « Avant tout propos, je vous prie d’observer avec nous une minute de silence en hommage à tous nos compagnons de lutte qui ont perdu la vie au cours du long et laborieux combat de notre parti ».

Monsieur le Ministre, vous auriez dû par compassion faire référence aussi « aux militants de l’opposition » sur qui les forces de l’ordre ont tiré à balles réelles pendant que vous étiez ministre de la Défense. Ces jeunes dont le seul tort a été de manifester pour réclamer plus de démocratie en Guinée sont morts sans qu’aucune enquête n’ait été diligentée. Toutefois, oblitérant volontairement ces tristes réalités, vous dites que « Le Rassemblement du peuple de Guinée, devenu notre RPG-arc-en-ciel, est sans conteste le fer de lance de la démocratie en Guinée ». Je vous laisse en juger ! Il ne suffit pas de dire pour le faire et ce ne sont pas les idées bien intentionnées qui sortiront la Guinée des maux qui l’accablent.

Monsieur le Ministre de la Défense nationale, vous déclarez aussi que l’objectif de votre « grand mouvement » était d’une part « de doter notre pays d’un cadre politique permettant de conquérir le pouvoir et d’améliorer les conditions de vie et de travail des populations » et d’autre part de « rassembler le peuple de Guinée autour d’un idéal républicain porteur de progrès économique et social ». Le constat qu’on établit de cet événement énonciatif est que vos paroles sont en contradiction flagrante avec la réalité que vivent vos concitoyens. Plutôt que de rassembler, votre parti une fois à la tête du pouvoir n’a fait qu’opposer les Guinéens les uns aux autres. Pendant ce temps, les idéologèmes ethniques que vous avez instrumentés ne font pas non plus de Alpha Condé « le grand combattant de la démocratie, le fervent défenseur de nos libertés … le courageux non violent et déterminé à respecter et à faire respecter les droits de tous les citoyens ». Car ce ne sont là que des paroles en l’air sans fondement et surtout ne vous y trompez pas, ceux qui vous écoutent ne sont pas naïfs au point d’accorder un peu de crédit à ce que vous dites.

Monsieur le Ministre de la Défense nationale, vous déclarez également que « la Guinée a la chance d’avoir un homme de paix doublé d’un visionnaire averti, à la dimension du président Alpha Condé ». C’est exagéré ! Eu égard à la violence cyclique qui sévit en Guinée depuis son accession au pouvoir, votre leader est tout sauf un homme de paix. Au regard du bilan de sa gouvernance depuis neuf ans, on peut affirmer sans risque de s’être trompé que Alpha Condé n’a rien d’un visionnaire. Bien au contraire, il est venu au pouvoir sans projet de société et même s’il en avait un, il n’a pas eu la main libre pour gouverner. Il ressemble tout simplement à un pantin sous l’emprise d’un Etat-Parti pour ne pas dire Parti-Etat. C’est cette forme de dirigisme communautariste que Balandier (1963) nomme par l’expression « persistance et dissolution des structures traditionnelles ».

Monsieur le Ministre de la Défense nationale, au lieu de dire : « nous avons pardonné pour renforcer la cohésion nationale », vous devriez demander pardon au peuple de Guinée pour les différentes violences faites aux citoyens guinéens. Et « les questions d’intérêt national » dont vous faites allusion ne sont autre chose que votre prédisposition à assurer la pérennité du pouvoir du RPG. Là encore ne vous y trompez pas le Peuple de Guinée s’opposera farouchement au projet pour un troisième mandat.

Monsieur le ministre de la Défense nationale et des Affaires présidentielles, vous terminez votre discours en disant : « Militantes et militants RPG-Arc-en-ciel du Foutah, de la Basse Guinée, de la Forêt et de la Savane, sachez que vos préoccupations sont au coeur du programme de société du président de la république. Vous êtes quotidiennement dans ses pensées. Vous êtes la colonne vertébrale de son action politique. C’est au sein du Rassemblement du peuple de Guinée qu’il puise l’énergie nécessaire lui permettant de réaliser le rêve de tous les Guinéens : bâtir une nation unie, forte et prospère ! ». Quelle gageure d’avoir prononcé de telles paroles !

Votre discours montre on ne peut plus clairement que la parole politique n’est pas transparente au monde. Bien au contraire, loin de correspondre à la réalité vécue par les Guinéens, ce discours n’est que le résultat de la mise en scène du sujet énonciatif en proie à la dérive, ou du moins un discours qui outrepasse ses limites propres où le faire croire trouve tout son épanouissement. Il s’agit de paroles jetées sur l’arène qui reflètent aussi bien le miroir des pensées profondes, que les émotions authentiques d’un orateur en proie à l’angoisse existentielle. Si Pierre Bourdieu (1982) nomme cela par l’expression : « délégation et fétichisme politique », Boudon (1990) va loin en disant que c’est « l’art de persuader des idées douteuses, fragiles ou fausses ».

Monsieur le Ministre de la Défense nationale et des Affaires présidentielles, l’équipe au pouvoir à laquelle vous appartenez, qui n’a même pas ramassé les ordures ménagères à Conakry, à plus forte raison engagé des réformes dignes de ce nom au grand bénéfice du peuple de Guinée devrait faire profil bas que d’envisager un troisième mandat.

Alpha Ousmane Barry,

Professeur des Universités

Réseau Discours d’Afrique. https://web.facebook.com/GDAfcbk/#