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Amilcar Cabral 1973, meurtre à Conakry [3/3]: détrôner le maître de la Guinée?

Il y a cinquante ans, le 20 janvier 1973, était assassiné le leader nationaliste Amilcar Cabral, tué devant son domicile sous les balles de militants du PAIGC, qui semblent avoir été manipulés par les services secrets portugais. Cet assassinat ne marque cependant pas la fin de l’histoire : dans les mois qui suivent les funérailles de Cabral, les services français et portugais imaginent un plan qui doit permettre de faire tomber Ahmed Sékou Touré en s’appuyant à nouveau sur les tensions internes au PAIGC. L’opération est baptisée « Safira » (Saphir). La Révolution des œillets au Portugal empêche cependant qu’elle soit lancée.

Pour ce 1er février 1973, pour les funérailles nationales d’Amilcar Cabral, Ahmed Sékou Touré a pris la plume, comme il le fait parfois, et composé un poème. « Où sont-ils / Les grands soldats du Progrès, / Les géants du grand combat / Engendrés par le courage conscient / Et engendrant la conscience du courage ? » Le texte est intitulé Où sont-ils ?. Il est dédié « à tous les martyrs du colonialisme ». « Cabral et Mondlane / N’Krumah et Lumumba / En nous et après nous / Toujours honorés, vous vivrez / La Révolution atteindra les cieux ! » [1].

Après l’assassinat, les rapports des services portugais notent que le dirigeant guinéen a renforcé sa tutelle sur le PAIGC. Dans les mois qui suivent l’assassinat du chef indépendantiste bissau-guinéen et cap-verdien, a priori à partir d’août, une nouvelle opération prend forme. Elle vise cette fois-ci à renverser le régime de Sékou Touré. Elle est intitulée « Safira » (Saphir).

L’opération est révélée plusieurs mois après avoir été abandonnée, mais elle fait les gros titres de la presse portugaise : le journal Expresso, dans son édition du 24 janvier 1976, rend public des rapports internes à la DGS, organisme qui a succédé en 1969, à la PIDE, la police politique du régime dictatorial portugais. « L’opération « Safira » essaie de ressusciter « Mar Verde » » [2], affirme le journal, en allusion à l’attaque avortée de novembre 1970 contre Conakry. Le nouveau plan prévoyait un jeu de manipulation complexe qui devait encourager les divisions au sein du PAIGC, dans l’espoir de fragiliser le président guinéen Ahmed Sékou Touré, et de permettre une nouvelle opération des opposants guinéens en exil du FLNG (Front de Libération nationale de Guinée).

Une alliance entre contestataires du PAIGC et opposition guinéenne en exil

Première étape de l’opération : exacerber les tensions au sein du PAIGC, qu’il s’agisse du clivage entre les mulâtres cap-verdiens et les noirs bissau-guinéens ou de l’existence de deux tendances idéologiques. L’une d’entre elles est « communiste et, donc, pro Sékou Touré », et l’autre, «pro occidentale ou anti Sékou Touré », ce serait cette « faction dissidente qui pourrait fomenter un coup d’Etat au sein du PAIGC ».

Dans le rapport de la DGS dévoilé par Expresso, les services de renseignement portugais affirment qu’un groupe de Bissau-Guinéens de souche africaine serait « conscient du fait que le PAIGC est un instrument des Cap-Verdiens manœuvrés par Sékou Touré ».

Expresso rend également public les rapports de mission de deux agents infiltrés au sein du PAIGC. L’un d’entre eux, avec le nom de code PADRE (PRETRE), a notamment rencontré Samba Djaló, responsable de la sécurité du PAIGC pour la région Nord, le 23 août 1973. La rencontre a eu lieu en territoire sénégalais où était basé ce dernier. Djaló, semble manipulable : selon le journal, il a dit à l’agent travaillant pour le compte du Portugal que Aristides Pereira, le nouveau chef du PAIGC, ne serait qu’un « guignol manipulé par Sékou Touré, et que les décisions importantes étaient prises par ce dernier ».

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Deuxième étape de l’opération : les opposants du FLNG (Front national de libération de Guinée), qui avaient été intégrés à l’opération « Mar Verde », doivent être mis en contact avec les dissidents du PAIGC en vue d’une action commune à Conakry prévue pour « fin juin, début juillet 1974 ». Le colonel Thierno Diallo, l’un des chefs de cette opposition en exil, est pressenti pour prendre la succession de Sékou.

Un plan élaboré « avec les français du SDECE »

On apprend dans Expresso qu’il s’agit d’un plan « dont les grandes lignes d’action avaient été élaborées avec les français du SDECE » [Service de documentation extérieure et de contre-espionnage, Ndlr]. Dans les documents exploités se trouvent des rapports de la DGS de Bissau arrivés à Lisbonne, le 5 novembre 1973, et remaniés pour être adressés ensuite à Paris sur le détail des préparatifs de l’opération. Les destinataires ont été « un certain Koch du SDECE ainsi que le colonel Lacase, directeur des services de renseignement de ce même organisme ». Lacase ? Sans doute le colonel Jeannou Lacaze. Koch ? Pendant longtemps, cela a été le patronyme de Jacques Foccart. 

Signe des connexions internationales de cette opération, le plan bénéficie, selon les documents d’Expresso, de capitaux « brésiliens et européens » et a reçu « le soutien de pays voisins » [3] de la République de Guinée, restés proches des intérêts français. On apprend à travers les notes de la DGS dévoilées que « des négociations ont eu lieu en Europe entre Portugais, Français, Brésiliens, Sénégalais et autres au niveau des services secrets ».

Alpoim Calvão, stratège de la première invasion de Conakry, est censé être à nouveau aux manettes et aurait « rencontré [Thierno, Ndlr] Diallo et aussi le SDECE, en Europe ». Les services secrets français « prenaient en charge les frais de séjour, en France, des membres de l’opération ». Le SDECE a également la charge « d’organiser à Bruxelles en février 1974 une réunion » avec, entre autres, des partenaires brésiliens et portugais, ainsi qu’un groupe financier européen.

Par ailleurs Expresso dévoile l’existence d’un rapport rédigé en français en date du 4 janvier 1974. Calvão, vraisemblablement, se serait rendu dans un pays africain voisin de la République de Guinée où celui-ci aurait pu obtenir plusieurs garanties pour la mise en place de l’opération contre Sékou Touré : du matériel, du personnel, un camp d’entraînement, un système de liaisons radio, mais aussi « le stationnement d’un avion pour transporter l’équipe de direction à Conakry après le succès de l’attaque nocturne».

La planification a même été mise au point : l’opération doit avoir lieu en juin. « Avec la saison des pluies en juillet, les risques pourraient augmenter si les préparatifs prenaient du retard. » Elle doit commencer par une « réunion dans un pays africain » avec, notamment, des opposants de République de Guinée, des dissidents du PAIGC et d’autres personnalités, en présence supposée de Calvão.

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La Révolution des Œillets, le 25 avril 1974 à Lisbonne, met un terme au régime autoritaire portugais et permet, enfin, l’ouverture des négociations en vue des décolonisations africaines. Selon Faligot, Guisnel et Kauffer, elle prend par surprise à Paris Agostinho Barbieri Cardoso, le chef des affaires africaines de la police secrète portugaise, qui avait fait le voyage jusque dans la capitale française « pour finaliser l’opération Saphir avec Alexandre de Marenches [directeur général du SDECE, Ndlr]» [4].

Cardoso a alors été, selon ces auteurs, autorisé à « rester en France » tandis qu’une opération pour récupérer à Lisbonne des archives sensibles pour les Français est décidée… S’y trouveraient des « preuves de la coopération depuis 1962 » entre les deux services secrets concernant « l’opposition portugaise et les mouvements africains qui sont également surveillés à Paris ». La révolution portugaise porte en tout cas un coup brutal aux préparatifs de l’opération « Safira ».

Une collaboration démontrée par les archives

Les sources manquent encore pour approfondir notre connaissance de cette opération. La double page d’Expresso est citée par la plupart des auteurs. Les travaux de l’historien Victor Pereira, s’ils ne mentionnent pas Saphir, mettent remarquablement en lumière les liens qui ont existé à l’époque entre services français et portugais [5]. « La collaboration entre la PIDE et le SDECE est, quant à elle, renforcée par les intérêts communs que possèdent les deux services en Afrique, écrit Pereira. Tous deux luttent contre le « péril communiste » et se montrent méfiants vis-à-vis de la présence des États-Unis sur ce continent».

Le travail de dépouillement d’archives réalisé par ce chercheur permet de supposer que les contacts ont commencé en 1957 : « Constatant que les États-Unis soutiennent les mouvements nationalistes africains, les agences de renseignement des deux empires coloniaux qui prétendent alors résister à la décolonisation (de façon totale ou partielle) se rapprochent. Jusqu’en 1962, la collaboration entre les deux agences de renseignement s’inscrit dans le combat de deux puissances coloniales contre les mouvements nationalistes indépendantistes qui reçoivent un appui multiforme du bloc communiste.»

Le SDECE, explique Pereira, reçoit de la PIDE-DGS des informations sur les projets communistes en Afrique et appuie en retour, discrètement, des actions contre des régimes jugés hostiles – comme celui de la Guinée – en fournissant des armes et du renseignement. Signe de l’intensité de cette collaboration : entre 1957 et 1974, le SDECE envoie 2101 documents à la PIDE-DGS.

Jacques Foccart, selon le chercheur, joue un rôle pivot dans cette connexion entre les deux services. Le travail sur des dossiers africains d’intérêt commun a démarré avec le soutien apporté au sécessionniste katangais Moïse Tshombé. Il s’est poursuivi, explique Pereira, autour du dossier biafrais. Que se sont dit les deux services sur la mort de Cabral ? On l’ignore toujours.

Avec RFI 

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