2020 : Pas de César en Guinée (Par Dr. Lansiné Kaba)

Pr. Lansiné Kaba
Pr. Lansiné Kaba

Depuis quelques mois, la Guinée est bel et bien entrée dans l’incertitude; incertitude surprenante et incroyable de l’avenir constitutionnel de l’État et incertitude de l’avenir démocratique de la nation elle-même. Qui l’eût cru !!! Imposer une telle horrible éventualité aux populations s’avère gauche et inapproprié, regrettable et machiavélique; il crée une impression contraire à l’esprit de clarté et de confiance qui d’ordinaire accompagne le déroulement régulier de la pratique de démocratie. Les Guinéens méritent bien mieux. Ils ne veulent pas d’une telle initiative.

Sans être porteur de mauvais augure, on peut dire que cette éventualité ne présage rien de positif pour la nation. Elle augure une catastrophe à la fois effrayante et certaine, et dont il sera difficile pour le pays de se démettre dans sa marche, encore remise à demain, pour le développement et le progrès. Le RPG, osons le dire, creuse son propre tombeau; son projet est de mauvais aloi.

Insistons, en effet, sur ce point, puisque nous disposons de solides arguments basés sur les déclarations que donna récemment le président Alpha Condé. Dans son discours à N’Zérékoré, il y a deux semaines, il s’en prit à ceux qui se sont enrichis aux dépens du pays et qui maintenant s’opposent à son projet de réforme – -bien sûr, le sujet réel était tout autre, mais, le Président volontiers mélange les faits.

Hier samedi, 23 novembre, à Kankan, le Président continua encore cette critique, toujours dans le style et ton qui lui sont devenus propres, sans arguments probants. A Kankan, où la presse annonçait un grand discours, il fit le contraire et ignora les problèmes majeurs de la région et du pays. Il dénonça « ceux qui choisissent de reculer au lieu d’avancer ».

Dans son langage désormais devenu habituel, il étala aussi de nouvelles promesses : infrastructures routières, chemin de fer Conakry-Kankan, Bamako jusqu’à Bobo-Dioulasso ; « grande université à Kankan, la plus grande d’Afrique (sic) à Kankan », …et d’autres rêves inconscients et incongrus…Pisciculture là-bas à Kankan et à Siguiri pour une consommation plus régulière et abondante de poisson. En somme, il raconta en public des propos sans fondements, on peut bien dire des boniments purs et simples et des balivernes. Les populations se sont depuis longtemps lassées de ces propos de projets sans financement, sans vision et sans programmes réels !

Le président Alpha Condé est « spécialiste en rêves de lendemains meilleurs ! » En Guinée, depuis des décennies, on fait de tels rêves de lendemains meilleurs ; le Président fit de son mieux à N’Zérékoré et à Kankan pour renchérir ces illusions et ces chimères, qui confirment l’échec des ambitions de son régime. Pour prouver comment il ne persuade plus, son gouvernement a montré l’incapacité de résoudre le problème de batteries électriques à l’Énergie de Kankan, et bien sûr les questions de barrages en Haute-Guinée et en Forêt ! Fiasco du régime! Quelle honte !. Les promesses politiques, propositions souvent alléchantes à l’oreille, suffisent rarement à construire la cité des hommes !

Il est vrai, admettons-le, qu’il existe d’énormes possibilités de croissance et de développement dans presque tous les secteurs et toutes les régions en Guinée, surtout quand les projets sont conçus avec clarté et conviction. Pourquoi la ligne de chemin de fer que le Président prévoit de N’Zérékoré à la Côte dessert-elle si inadéquatement la nation ? Le RPG cache toujours ses intentions réelles !!!

L’interdépendance existe effectivement entre les processus de développement, de démocratie et de liberté. Comme dans une règle universelle, l’histoire montre comment l’esprit de réforme démocratique contribue à l’amélioration des conditions générales. Cependant, cet effort d’exigence, cette discipline et ces principes ne se respectent pas dans le contexte guinéen, ils font défaut au régime d’Alpha Condé.

En principe, dans un système politico-juridique décemment conçu et efficacement arrangé, la loi fondamentale, document supposé débattu par les assemblées et officiellement établi pour la stabilité du système, prévoit, préconise, gouverne la marche de l’État. Comme il faut s’y attendre, ce document fixe les modalités de changement et d’organisation des possibilités futures.

Mais, le Président Condé et son équipe semblent tout savoir ; ils sont maîtres en tout ; ils ne consultent pas. Dans le cas précis de la question qui nous concerne maintenant, à la différence du CMRN de Lansana Conté, Alpha et ses conseillers n’ont entrepris aucune initiative préalable de consultation de ce genre ; ils ont renforcé ainsi l’impression que tout allait bien et était normal. Cela fut une grosse erreur de leur part.

D’où, pour le citoyen ordinaire guinéen, ce fut une grande surprise d’entendre les bruits, d’abord secrets et furtifs d’une possibilité de troisième mandat, et ensuite de constater les signes palpables et sûrs, d’une révision de la Constitution. La démocratie prospère avec l’ouverture et la franchise, c’est une loi, n’est-ce pas ?

Autant que l’on puisse l’affirmer, de Conakry, il n’y eut aucune déclaration officielle ni la Présidence, ni du Gouvernement ni de de l’Assemblée ni du Conseil constitutionnel pour annoncer un projet aussi important. Pourtant, depuis des mois, le bureau du Président entretenait son plan ; un cercle très restreint mijotait le projet à petit feu et cherchait le moment opportun pour le présenter, tout d’abord aux Puissances étrangères dont l’opinion compte.

Ni Paris ni Washington, ni Rabat, Abuja ni Pretoria, apprit-on, n’encouragèrent le dessein. Par contre, et nullement un étonnement, certains autres leaders, d’Afrique, accoutumés à de telles gymnastiques électorales, trouvèrent moins à dire ou même encouragèrent l’idée. En apparence, le Président Alpha Condé, avait tout l’air du maître du terrain en Guinée, malgré les nombreux points de contestation ici et là. Il s’offrit ainsi tout le temps de remâcher le projet.

Le plan mettrait Alpha à égalité avec les deux premiers chefs d’État de la Guinée, Sékou Touré et Lansana Conté, qui ont, chacun à sa manière, dirigé le pays pendant plus de vingt ans. Cette considération, nullement enfantine et légère, importe dans la mentalité des leaders, surtout dans les systèmes sans grande tradition de liberté électorale.

Entretemps, le Président Condé s’est choisi un nouvel entourage d’adulateurs, tous, pour la plupart, experts moins dans la proclamation de la vérité que dans les manipulations administratives et politiques, électorales et budgétaires. Le plan de troisième mandat ainsi affermi, le Président mûrit davantage le projet ; il y appliqua toute l’énergie et les ressources requises, se contentant de faire des déclarations ambiguës et rocambolesques mêmes, quand on osait lui poser la question. Le projet devint la priorité du régime et du gouvernement.

Désormais, tout est clair et net. L’appareil d’État se met en marche, avec ses moyens formidables et ses dépenses exorbitantes en cash et en véhicules tout terrain 4×4 pimpants et rutilants. En conséquence, évidemment, tout va souffrir, cela va sans dire, dans la marche normale des affaires et à Conakry, la capitale, et dans les villes qui reçoivent les visiteurs de marque. Les média officiels ou semi- officiels lancent massivement la propagande dans le pays, avec des photos appropriées des missions spéciales et des dignitaires locaux.

Nul ne mentionne les distributions de fonds, en de grosses coupures de billets de banque tout neufs. Et, cela entraîne d’énormes déblocages extrabudgétaires, bien sûr, d’une manière ou de l’autre et plus tard, au frais de l’État. Les patrons des services de sécurité, les chefs des districts administratifs, et les bureaucrates eux-mêmes bénéficient de ces prébendes de diverses sortes. Bien sûr, toutes ces activités, déployées avec tact et circonspection encouragent les politiciens achetables à répandre aussi bien dans le pays qu’à l’extérieur l’image de la grande popularité du « Président Serein, Sage et Mû par l’idée du choix démocratique libre ».

Parmi les grands bénéficiaires du système, il convient de noter également, que les cadres supérieurs gravitent autour du pouvoir ; ils connaissent une ascension foudroyante comme chefs de grands bureaux ou comme propriétaires de domaines au centre-ville ou en banlieues de la capitale et dans leurs régions d’origine. Ces nouveaux riches atteignent la consécration comme créateurs de partis politiques susceptibles de pérenniser leurs noms et influences (autrement dit, à Conakry tournoient et voguent des gens qui ont l’ambition de tenir un rang dans le monde guinéen après Alpha Condé).

Cependant, le chômage persiste et détruit les espoirs, tandis que l’inflation grimpe et ronge la bourse déjà très maigre des familles laborieuses ! Et, les bailleurs de fonds font de moins en moins confiance au régime guinéen, tandis que les forces de sécurité, à coups de matraque, menacent les récalcitrants dans les rues de Conakry, de Kindia, de Mamou, de Nzérékoré, de Kissidougou et de Kankan.

Il n’y a donc plus d’incertitude. Le Président Condé mésestime et ignore le serment absolu, solennel et catégorique qu’il prononça publiquement en 2010. Il balaie la constitution qui, pourtant, le propulsa pour un second mandat en 2015. A présent, il désire gouverner sans contrôle et sans fin, comme un césar. Mais, il lit mal la volonté du peuple : la nation a assez de son système et souhaite qu’il décampe.

Le dérapage du R. P. G., n’est pas non seulement erroné et inadmissible, il fait honte. Et bien sûr, c’est un crime indéfendable que de mettre sous les verrous de paisibles citoyens tels qu’Abdouhamane Sanoh, et les membres du FNDC. C’est un signe formel de tyrannie que d’ignorer les critiques logiques des partis de l’opposition et tous ceux qui, par milliers osent sortir et exprimer leurs désaveux.

Le magistrat suprême de la Nation, qui, fortuné miraculeusement par Dieu, détient le pouvoir en Guinée, se doit, par esprit de modestie et de reconnaissance, de remercier le Créateur. Il doit honorer la parole donnée, finir honorablement son mandat, mettre de l’ordre dans ses affaires et laisser à quelqu’un d’autre la place et l’honneur de prendre en mains les destinées de la nation. La Guinée ne veut ni la violence, ni la guerre civile, ni la tyrannie. Elle prie pour le développement et la paix.

Dr. Lansiné Kaba

Thomas M. Kerr Distinguished Career Professor of History

Carnegie Mellon University in Qatar