Tierno Monénembo: Gloire et couronnement [Par Lamarana-Petty Diallo]

Tierno Monénembo
Tierno Monénembo

Tierno Monénembo vient d’être couronné, pour l’ensemble de son œuvre, par la plus prestigieuse distinction  de l’académie fran-çaise : Le Grand Prix de la Francophonie.

Cette haute distinction littéraire intervient exactement une semaine après la sortie en salle de Nos Patriotes, adaptation cinématographique de Le terroriste noir.

En effet, ce film-hommage à Addi Bâ, un résistant vosgien originaire de Guinée, a été projeté le 14 juin 2017 et «  Le Grand Prix de la Francophonie de l’Académie Française ce 22 juin a été attribué à l’écrivain.

L’auteur a été primé parmi une soixantaine d’écrivains et d’artistes.

Que le prestigieux prix revienne à Monénembo n’est guère étonnant.

Visitons plutôt ensemble la production littéraire et le palmarès des prix de l’auteur des Crapauds-Brousse.

En 1979, paraît aux éditions Seuil le premier roman de Tierno Monénembo Les crapauds-Brousse, allégorie de l’intellec-tuel africain inspirée d’une légende peule selon laquelle le crapaud symbolise un savant qui marmonne sa science dont il est le seul à  en savoir l’utilité.

Diouldé, ingénieur électricien de son état, est un utopiste qui rêve d’électrifier tout le pays. Pris au piège d’un système contrôlé par le président Sâ Matrak, il sombre dans la marge avec beaucoup d’autres person-nages dont un fou et une femme de mœurs.

Le temps de la désillusion ou de l’éveil interviendra-t-il à temps ? Avec ce roman, Monénembo introduit, tout com-me les auteurs de sa généra-tion, le personnage de l’anti-héros dans le roman africain.

Tierno Monénembo  prend le temps de digérer le succès de son premier roman qui fit de lui la coqueluche des critiques, des revues spécialisées, des tribunes et des chaînes télévi-sées de l’époque.

Il attend 1986 pour faire paraitre son deuxième roman : Les Écailles du ciel.

Avec ce roman, l’auteur passe de la désillusion au cauchemar à travers le destin de Cousin Samba, témoin  de  « la doulou-reuse naissance de l’Afrique contemporaine ».

A mon avis, ce texte est le plus autobiographique parmi les écrits de Tierno.

Ce deuxième roman lui apporte la première distinction: Le Grand Prix de l’Afrique Noire- Mention spéciale de la Fondation Léopold Sedar Senghor.

Cinq ans après,  paraît  Un rêve utile  (1991) qui forme la trilogie romanesque (pour ne pas dire autobiographique) de Monénembo.  En effet, entre Diouldé, Cousin Samba et la foultitude de personnages d’ Un rêve utile et l’univers romanesque qui se situe quel-que part en Afrique, Leydi Bondi et Gui…, il y a une filiation qui n’échappe pas au lecteur.

Croyez-vous que 3 romans suffi-sent à Monénembo ?

Après ce roman, l’auteur se montre plus prolifique que jamais. Il  enfante récits après récits, personnages sur per-sonnages et fait paraître  « Un Attiéké pour Elgass » en 1993. Ce récit qui est vraisembla-blement un hommage à un ami, un certain Algassimou, peut-être, est la description d’un univers saugrenu où se croi-sent, dans la ville  de Bidjan, d’autres destins.

Deux ans plus tard,  Pelourinho (1995) révèle un autre talent de Monénembo : celui de l’explo-rateur. C’est le début du récit historique chez l’auteur qui, jusque-là, avait privilégié son univers d’enfance ou africain dans lequel évoluaient ses personnages.

Avec Pelourinho, Tierno s’exile et exhibe une histoire des plus invraisemblables. Il mène le lecteur au Brésil.

« L’Escritore » (l’écrivain) essaie de sonder le passé de l’Afrique dans l’espoir de renouer, la fibre qui unit ceux qui, naguère, ont  traversé, malgré eux, les mers et les océans pour atterrir sur les lointaines rives de l’Amazonie.

Africano, le personnage princi-pal, y trouvera-t-il ses racines ? A vos lectures !

Retour au pays avec Ciné-ma en 1997. Roman dans lequel,  l’enfant de Mamou que je suis, se reconnait dans son adolescence avec les séances de cinéma autorisées, voire non autorisées chez Seïny Bowal. Avec 100 francs guinéens n’étions-nous pas tous majeurs ?

Dans ce texte se joue aussi le destin d’un pays où « Boubou Blanc » défia De Gaulle  avant  de se prendre les pieds dans son propre tapis, hélas, maculé de rouge.

C’est en ce qui me concerne le roman le plus poignant. Je ne puis le relire sans un certain pincement de cœur !

Et comme il n’y a pas six sans sept, L’Aîné des orphelins naît en 2000. Il reçut le prix des tropiques.

Dans ce roman, Faustin, le personnage principal est le premier d’une fratrie qui vit la réalité tragique du peuple Rwandais lors du génocide d’avril à juillet 1994.

Dans ce récit poignant, Tierno Monénembo dénonce la désa-cralisation des valeurs africai-nes à travers la symbolique d’un rocher qui, devant être intouchable, fut déplacé.

Ce geste qui n’est pas une atteinte à l’objet-pierre en soi est le signe maléfique qui enclencha la guerre. Ce roman est un bel hommage à la vie malgré la mort qui rode car, Faustin « continue à jouer au cerf-volant même s’ils ont entouré les collines ».

Peuls, 2004, est sûrement le plus dense de tous. Récit entre histoire, légende et mythe, je me demande toujours comment Monénembo a écrit ce  roman, tant il m’intrigue.

A chaque fois que je le lis, je me découvre ignorant tout simplement.

Cheikh Anta Diop et Saïdou Kane (un ami commun avec Tierno) auraient frémi face à ce texte  littéraire d’une rare densité.

La consécration arrive en 2008 avec Le Roi de Kahel qui reçut le Prix Renaudot.

Roman singulier par lequel, peut-être sans trop le savoir, Tierno Monénembo traçait déjà la trame de Le terroriste noir. Sans trop m’étaler sur ce chef-d’œuvre, je renvoie le lecteur dans la présentation que j’ai faite à sa sortie.

Vint ensuite Le terroriste noir, 2012. Le roman à sept sélections, Prix Goncourt des Lycéens qui n’eut pas le Goncourt par une seule voix manquante.

Qu’à cela ne tienne, l’accueil des critiques, des lecteurs et du monde de la culture plébiscite d’autant plus ce roman  qu’il est adapté au cinéma sous le titre Nos Patriotes.

Ce dixième roman de Monénembo est d’une autre facture et raconte la vie extraordinaire et hallucinante d’Addi Bâ, un personnage hors du commun. Un enfant de Bomboli (Pita) que le destin conduit en France, un pays qui allait entrer en guerre peu avant l’arrivée du héros.  Un conflit entre Blancs qui, a priori, ne concernait en rien Addi. Mais celui-ci, de l’ethnie des Ourourbhé , celle qui ne dit jamais à l’adversaire « il s’agit d’un autre et non de toi » ne pouvait que s’engager.

Il surmonte l’obstacle de la couleur, intègre le groupe des Patriotes, s’y  distingue par son courage,  son audace et sa témérité qui lui valurent le surnom de Der Schwarze  Terrorist (Le Terroriste Noir) par les allemands.

L’adaptation de ce roman au cinéma fait entrer Addi Bâ dans l’histoire. Monénembo encore un peu plus.  Mais l’écrivain guinéen ne s’arrête pas là.

« Les coqs cubains chantent à minuit », sort des presses du Seuil en 2015 et nous embarque pour la Havane. C’est encore un autre récit  de vie, un foisonnement de chants et de danse,  un mélange du beau et du laid, qui décrit le sort d’un peuple qui vit aussi bien dans la joie que dans la douleur. Il  égaie le lecteur plus que tout autre tant il résonne de Rumba, de Salsa et d’autres musiques et danses importées d’Afrique. Il est « un hymne aux origines » à la recherche desquelles se lance Tierno Alfredo Diallovogui  alias d’El Palanque dans « Les coqs cubains chantent à minuit ».  Allez  voir qui se cache derrière El Palanque !

Bled, 2016 est le dernier né de la longue lignée romanesque de Tierno Monénembo.

L’action se déroule dans l’Algérie des années 80-90 et rend un hommage mérité à la femme à travers Zoubida, l’héroïne du roman.

Cette femme au destin glorieux mais aussi tumultueux, comme la plupart des personnages de Monénembo, incarne la femme algérienne qui lutte contre la soumission à l’intégrisme.

Ne dit-elle pas «  je m’apprête à devenir une femme libre, Alfred, une femme véridique… Dans l’obscurité, je pars chercher la lumière » ?

Les distinctions ne suffisent pas à Tierno Monénembo. Il ne se contente ni de prix si grati-fiants soient-ils,  ni d’adaptation cinématographique de son œuvre. Il poursuit, au bout de sa plume, son voyage dans l’imaginaire.

Pourtant, nul n’est plus enraciné dans la réalité que  lui.

Jamais indifférent, Tierno Monénembo est incontestablement un auteur engagé.

Le retour, depuis quelques années, au pays natal qu’il a quitté durant les heures sombres de la révolution guinéenne, est l’une des preuves de cet engagement.

Nous l’avons vu, la plupart des personnages de Tierno vadrouillent, comme il le dit lui-même, sans trop savoir pourquoi.

Toujours en proie à quelque chose qui les dépasse et qui  les livre à des situations souvent périlleuses,  ils doivent se libérer par le combat. N’est- ce pas l’image de l’Africain fuyant les dictateurs des années postindépendances et qui, aujourd’hui, continue à chercher son chemin dans l’Afrique des démocraties fourre-tout ?

C’est aussi l’universalité de l’œuvre de Monénembo qui transparait dans ses personnages en quête de liberté comme Addi Bâ.

A la réussite romanesque, la consécration littéraire et, aujourd’hui, le couronnement par ce prix  de l’Académie française dont rêve tout écrivain, je  parie  que Tierno Saïdou Diallo, de son nom d’écrivain, Tierno Monénembo, connaitra d’autres succès.

Il ne serait guère étonnant que l’écrivain guinéen – dont j’ai eu l’honneur de suivre la production littéraire de ces dernières années – devienne le premier écrivain d’Afrique noire francophone à obtenir le Prix Nobel de littérature.

En attendant, 2017 est une année de succès pour Tierno Monénembo qui recevra sa distinction  à l’automne, au moment de la Séance des Prix de l’Académie française.

Pas n’importe où, car ce sera sous la Coupole de l’Institut de France.

 

In Le Populaire du lundi 26 juin 2016

 

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