Politique, économie, éducation: Dr Ousmane Kaba pose son diagnostic [Entretien exclusif]

Universitaire, homme politique, ancien ministre et député, dans cette interview, le nouveau président du Parti des démocrates pour l’espoir (PADES) pose son diagnostique sur la gouvernance actuelle et dresse un tableau pas reluisant de l’économie guinéenne caractérisée par la corruption. Le Dr Ousmane Kaba tanche par la même occasion, le gouvernement «incapable de collecter des ressources pour faire face au défi des infrastructures». En parlant de l’éducation, il  dénonce une partie de l’élite qu’il soupçonne de vouloir «tout simplement tuer l’université privée sans investir dans l’université publique».

Aminata.com: Qu’est ce qui vous a motivé à créer le PADES quelques années après avoir dissout votre ancien parti au sein du RPG Arc-en-ciel?

Dr Ousmane Kaba: En réalité, nous avions créé en 2010 le parti PLUS pour participer aux débats présidentiels. Entre les deux tours, nous avions été l’initiateur et l’un des animateurs avec les autres candidats, l’alliance Arc-en-ciel qui a porté au pouvoir le professeur Alpha Condé. En 2012, pour la stabilité du régime, j’ai sacrifié mon parti PLUS pour entrer dans une fusion globale avec 34 autres partis pour former le parti RPG Arc-en-ciel. L’année dernière, nous avons eu des divergences d’opinion sur des déclarations que nous avons considérées ethniques. J’ai pensé qu’en tant qu’intellectuel, nous ne devons pas remettre l’unité nationale en question pour des querelles partisanes et politiciennes. J’avais exprimé mon désaccord profond sur le sujet. Ce qui n’est pas courant en Afrique surtout en Guinée. La conséquence était immédiate. On m’a exclu non seulement du Bureau politique, mais du parti lui-même. On m’a évincé également de la présidence de la Commission économie et finance de l’Assemblée nationale. Il faut dire que ce deuxième aspect ne m’a pas beaucoup dérangé, je suis de toutes les façons député élu par le peuple et on ne peut le nier. J’ai été éjecté de toute structure. Au sortir de cela, j’ai eu beaucoup des propositions des différents partis politiques. Au moins 6 partis et j’ai fait le choix sur PADES créé en 2012. Ils ont bien voulu me confier la présidence que j’ai acceptée avec beaucoup d’humilité. La raison essentielle, ce n’est pas une question de vengeance, ce n’est non plus une question de querelle personnelle. J’estime que notre pays est arrivé à un tournant où il faut participer aux débats pour que la politique économique et sociale soit civilisée. Donc, ne m’attendez pas à participer à trop des discussions politiciennes parce que je ne suis pas habitué à cela. Je suis un technocrate et j’ai envie de trouver des solutions pour la Guinée notamment, des solutions économiques.

Le point commun aux partis politiques en Guinée c’est le caractère régionaliste et communautariste qu’ils en dégagent. En quoi le PADES va-t-il se démarquer des autres formations politiques?

La Guinée est ce qu’elle est, il ne faut pas le nier. Mais, le rôle de l’homme politique n’est pas de perpétuer une mauvaise habitude, c’est de faire évoluer la société dans le bon sens. J’ai parcouru le monde et j’ai eu une expérience planétaire. Donc, je n’ai pas du tout le même regard sur la société guinéenne que beaucoup d’entre nous. Je considère que la Guinée est un petit pays  d’à peine 13 millions d’habitants. Ça ne fait même pas la moitié de la ville de New York où des blancs, des noirs, des jaunes, des chocolats arrivent à s’entendre. Pour parler en africain, les guinéens sont de même père et de même mère. Toutes les familles sont imbriquées. Je suis très mal placé pour se mettre à parler des histoires ethniques parce qu’il y a une bonne partie de ma famille qui se trouve dans toutes les ethnies du pays. Franchement, cet aspect ne m’effleure pas l’esprit. Ce qui intéresse les guinéens, c’est d’avoir des routes, des chemins de fer, un niveau de vie décent et de pouvoir donner des emplois aux jeunes. Nous avons tellement des choses à faire, au lieu de s’occuper de ça, on veut nous enfoncer dans des débats ethniques. C’est l’une des raisons de ma révolte parce que c’est inutile.

De quel courant politique se réclame votre parti?

Généralement, les gens me demandent si je suis de la mouvance,  de l’opposition ou du centre. Je souhaite résoudre la question spécifique qui se pose à la Guinée. Je suis libéral et solidaire. Ça veut dire que je crois à la force du marché. Je ne crois pas que l’Etat peut organiser la vie économique et sociale. La moitié de l’humanité a été socialiste ou communiste pendant tout le 20e siècle. Tout le monde a vu, de par l’expérience historique, que le marxisme ne marche pas. Je crois à la liberté dans le domaine économique et politique. C’est la liberté dans le domaine politique qui donne naissance à la démocratie.  La liberté dans le domaine économique donne naissance au libéralisme. Ce n’est pas un libéralisme débridé parce que je suis africain, je tiens à la solidarité. Dans ce cas, l’Etat doit pouvoir assister les moins capables dans la société. C’est pour cela que je suis pour un libéralisme qui doit être tempéré et solidaire.

Quelle est la position du FADES dans le paysage politique guinéen?

Pour le moment, je ne me place nulle part. C’est ça qui rend stérile les partis politiques en Guinée. Je me place du côté de la vérité, de l’analyse. C’est pour cela, j’invite tous les grands intellectuels guinéens, les économistes, les juristes à rejoindre le PADES qui est un parti de proposition et non un parti de contradiction. Je ne suis pas contre le gouvernement, ni contre le président de la République. Je ne suis pas non plus contre l’opposition. Chaque acte posé mérite une analyse pour voir s’il va dans le sens de l’intérêt du peuple de Guinée. Que la proposition vienne de la mouvance ou de l’opposition, nous faisons une analyse indépendante et nous allons prendre des positions qui s’imposent.

La session extraordinaire du parlement a été ouverte jeudi 9 février.  Parmi les textes à l’ordre du jour, il y a le Code électoral. Que pensez-vous de la désignation des chefs locaux telle que prévue par l’Accord politique du 12 octobre 2016?

On a ouvert la session, mais nous n’avons pas encore les documents. Donc, je ne peux vous parler que de la question de principe. L’objectif pour nous, c’est de faire participer le peuple à son destin. Tout ce qui va dans le sens de la démocratie aura notre appui. Nous allons examiner les propositions faites et nous allons juger de quelle côté nous allons pencher.

Si on s’en tient à l’Accord politique qui propose la nomination des chefs de quartiers au prorata des résultats obtenus par chaque liste quelle sera votre position?

En Guinée, on a l’habitude de faire de polémique sur la base des ‘‘on dits’’. Je suis universitaire et de ce fait, je travaille sur pièce. Lorsque nous allons lire et analyser les documents, nous nous prononcerons.

Avant votre éviction de la présidence de la Commission économie de l’Assemblée nationale, vous étiez du groupe parlementaire de la majorité présidentielle. Maintenant de quel côté êtes vous?

Je suis toujours membre de cette Commission même si je n’en assume pas la présidence. Lors de dernière session budgétaire, j’ai participé aux travaux de la Commission. Je suis non aligné à l’Assemblée et désormais je représente le PADES à l’hémicycle.  J’ai fait la déclaration dans ce sens à l’ouverture de la session extraordinaire. Je ne suis ni amer, ni négatif et je ne me bats pour ces positions parce que, je le rappelle, nous ne sommes pas payer.

Mais, les primes que vous percevez c’est l’équivalent d’un salaire.

Je veux dire que pour les présidents des Commissions, la prime devrait être un ou deux millions. Honnêtement, je ne sais pas parce que je ne m’intéresse pas trop à cette question.

Vous voulez dire que vous ne prenez pas vos primes?

La question n’est pas là. C’est juste que ce n’est pas ma préoccupation essentielle. Je ne veux pas rentrer dans mon problème personnel de savoir comment je distribue mon argent. Je vais vous dire simplement, ma bataille n’est pas liée à des positions. C’est ce qui fait que j’arrive à prendre des positions qui sont les miennes. Si je cherchais comme beaucoup d’autres, des positions avantageuses pour moi, je n’aurais jamais eu de dissension avec les tenants du pouvoir.

Il se dit que c’est vous qui facilitiez le passage des membres du gouvernement devant les députés au parlement. Du coup, votre départ aurait été à la base de l’humiliation des certains ministres lors de la session budgétaire de 2016. Est-ce que c’est vrai?

En plus, c’était pour aider le gouvernement. Si vous avez remarqué cette année, le gouvernement a eu des difficultés à passer à l’Assemblée nationale parce qu’il n’y a pas une forte personnalité pour supporter la politique gouvernementale. Le gouvernement a même été humilié à l’Assemblée nationale lors de la session budgétaire en fin 2016. Je n’étais pas le seul à aider le gouvernement, mais j’étais l’un des acteurs les plus actifs. Le problème est que j’ai été éjecté de toute structure.

Ces derniers temps, il y a cette question d’un éventuel 3e mandat que promeuvent le directeur national de la Police et la coordinatrice nationale du RPG. Même si le chef de l’Etat ne s’est pas prononcé sur ce sujet, selon vous, est ce qu’il y a des prémices d’une modification constitutionnelle?

Je n’aime pas résoudre des problèmes non posés. Il n’y a jamais eu des déclarations du chef de l’Etat, ni de son gouvernement pour dire que nous souhaitons un 3e mandat. Donc, je ne peux pas me prononcer là-dessus. Je suis au niveau de principe c’est-à-dire que nous avons une loi fondamentale, il faut la respecter. Pour moi, d’ailleurs, c’est une question qui n’en est pas une.

Avez-vous de regret d’avoir fusionné avec le RPG Arc-en-ciel?

Non pas du tout. En réalité, c’est un ensemble des hommes  et des femmes qui ont essayé de se battre pour ce pays. Les militants du RPG de façon générale sont des personnes respectables. Je n’ai aucun problème avec le RPG en tant que parti parce que c’est mon parti parce que je suis l’un des fondateurs, on ne s’attaque pas à son enfant. C’est vraiment un appel que je lance aux guinéens surtout au monde des intellectuels. Aujourd’hui, nous avons des défis énormes. Je ne veux pas que nous soyons distraits par des problèmes secondaires. Dans ce pays, nous avons le défi de l’éducation. Tout le monde sait comment l’enseignement supérieur est balloté alors que c’est l’avenir d’un pays. L’éducation en générale ne répond pas aux défis du 21e siècle. Nous avons également un problème de santé. Notre pays a été frappé par Ebola qu’est ce que nous devons faire pour renforcer ce système sanitaire et préserver les générations futures? Nous avons aussi un gros problème d’infrastructures. Aujourd’hui, le gouvernement n’a pas la capacité de collecter suffisamment des ressources financières pour faire face au défi des infrastructures qui  est fondamental. Les grands secteurs de croissance économique sont en léthargie. Nous avons l’agriculture, les nouvelles technologies, l’élevage, la pêche autant des secteurs qui peuvent être des véritables pourvoyeurs d’emplois. Aujourd’hui, les jeunes guinéens sont confrontés à un chômage massif qui va en réalité croissant parce que le secteur privé qui offre des emplois est malheureusement réprimé en Guinée. Nos efforts vont être orientés pour proposer des solutions au gouvernement pour juguler le chômage. Comment relancer l’économie en Guinée comme ça avait été le cas en Côte d’Ivoire? Quels sont les secteurs prioritaires? Comment nous allons collecter suffisamment des ressources à l’international? Ce sont des choses que nous savons faire.

Vous venez de dresser un tableau pas reluisant de l’économie guinéenne. A votre avis qu’est ce qui est à la base de cette situation?

Le problème de la corruption est au cœur du retard économique du pays. Cela a été l’une des mes thèmes majeurs en 2010. Je sais que toutes les sommes frauduleusement soustraites aux caisses publiques et qui ne s’investissent pas, prennent le chemin de l’extérieur. C’est pourquoi, il faut  que les guinéens comprennent que les rares guinéens qui investissent ici, ne doivent pas faire l’objet de la vindicte populaire. Les gens de ma génération ont deux défauts. Premièrement, toute l’élite guinéenne se soigne à l’extérieur. Comment voulez vous que cette élite crée des conditions de santé pour les guinéens? Deuxièmement, toute l’élite guinéenne envoie ses enfants à l’extérieur. C’est cette même élite qui est en train de saborder complètement le système éducatif en Guinée.

Vous, où est ce que vos enfants ont étudié?

Je suis fondateur de l’école depuis plus de 20 ans en Guinée. J’ai 6 enfants qui ont tous étudié à Koffi Annan jusqu’à la fin de leur étude. Ils ont tous des passeports américains, mais ils ont étudié ici. C’est pour dire que nous devons être sincères dans ce que nous faisons. C’est très important que tous ces ministres ou ces cadres qui attaquent l’enseignement privé en Guinée, au lieu d’améliorer le système pour le renforcer, veulent le détruire sans rien faire pour le secteur public non plus. On veut tout simplement tuer l’université privée sans investir dans l’université publique. Voilà le drame de la Guinée.

Alpha Condé président de l’UA.  Ça vous dit quoi?

Ma réaction est positive. Chaque fois que la Guinée rayonne à l’extérieur, nous devons nous en féliciter. Chaque fois que le président de la République remporte de succès diplomatique, nous devons dire bravo puisque c’est la Guinée qui est honorée. Ceci dit, nous devons tout faire pour que le peuple de Guinée s’en sorte.

Réalisée par Abdoul Malick Diallo pour Aminata.com/Les Nouvelles de la République de Guinée

+224 655 62 00 85

dialloabdoul110@gmail.com

 

 

 

Related Articles

2 Comments

  1. sakom

    dr ousmane kaba est un homme d Etat, un grand visionnaire

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked (required)

ACTUALITES GUINEE
RECHERCHE
Recherche personnalisée
Rejoignez-nous sur Facebook