Guillaume Soro, ancien chef rébelle et président de l'assemblée nationale
Guillaume Soro, ancien chef rébelle et président de l'assemblée nationale

La scène politique ivoirienne a les apparences d’un véritable laboratoire pour chercheur en sciences politiques. Intrigues ; coups bas ; calculs de toute sorte ; recomposition ; alliances de contre-nature, etc. De sa tombe, machiavel pâlit d’admiration. Ça secoue beaucoup et, curieusement, heureusement d’ailleurs), on ne perçoit aucun signe de remise en cause fondamental ; aucune sirène n’incite à des alertes et inquiétudes allant au-delà de ce à quoi on pourrait assister dans une démocratie en construction. Ceci est finalement le signe de ce que la démocratie ivoirienne s’enracine profondément, après la bien malheureuse intermède Bédié de la fin des années 90 ; puis le naufrage gbagbo qui a pris fin en 2011. Dans cet environnement politique agité, le cas Soro, personnage emblématique, atypique, nous semble assez complexe. Une sorte d’équation à plusieurs inconnus.

L’ancien chef rebelle, nourrit des ambitions présidentielles. L’affirmer n’est pas faire la grande révélation du début d’année, cela étant devenu un secret de polichinelle. Quoi de plus légitime d’ailleurs pour quelqu’un qui a été ministre, premier ministre et aujourd’hui président de l’Assemblée Nationale. Aspirer à la fonction présidentielle est donc la suite logique d’une sorte de plan de carrière politique, que personne ne devrait lui refuser. Il ne me semble d’ailleurs pas que le débat aujourd’hui au sein de sa famille politique, se pose en terme de légitimité de cette ambition. Il apparaît qu’il est plutôt question ici de ce que je qualifierais d’ordre de succession. Guillaume Soro n’apparaît pas, dans la nomenclature du Rassemblement des Républicains (RDR) appelé à se fondre dans le RHDP (Rassemblement des Houphouëtistes pour la Démocratie et la Paix), comme le suivant dans l’ordre de succession non-écrit.
Contrairement aux monarchies où l’ordre de succession est bien défini, le dauphin dans les partis politique sont désignés démocratiquement. Mais une sorte de hiérarchie, un ordre de succession se défini souvent « naturellement » sur la base de la personnalité des prétendants/aspirants. Cependant, Alassane Ouattara étant au RDR ce que Mandela était à l’ANC, c’est-à-dire une sorte de fétiche, l’ordre de succession dans le Rassemblement Des Républicains est établi en fonction de l’affection et de la confiance dont jouissent les prétendants/aspirants aux yeux du fétiche. Dans cet optique, à ce jour, il nous semble évident que le candidat que soutiendra Alassane Ouattara sortira inévitablement du trio Gon Coulibaly/ Duncan/ Hamed Bakoyoko. Sauf bouleversement extraordinaire, c’est donc parmi ces trois qu’il faut chercher le futur président de la Côte d’Ivoire, le regroupement dirigé par le président Ouattara ayant confirmé sa domination du microcosme politique, comme l’illustrent les dernières municipales et régionales.

J’entends ceux qui, dans le camp de Soro, crient à la trahison, arguant de ce que Guillaume Soro soit aujourd’hui relégué à un rôle de spectateur. Mais je crois que la bonne démarche serait d’introspection. Comment Guillaume Soro a fait pour ruiner le capital-confiance et l’affection que lui portait le président Ouattara ? Il est utile de rappeler ici qu’à un moment, l’exécutif ivoirien était une sorte de « tricéphalisme », une direction à trois têtes, Alassane Ouattara ayant implicitement élevé Bédié et Soro à son niveau. Il nous revient que ceux qui, peut-être même sans nourrir de haine particulière vis-à-vis de Soro, ne voyaient pas d’un bon œil qu’on lui accordât tant de privilèges, ont souvent rappelé à la mémoire du président ce proverbe contemporain manding : « quand tu fais de ton fils un commandant, tu seras le premier à qui il va réclamer de payer les impôts ».

Dans les faits, Soro Guillaume était consulté pour la formation du gouvernement, et participait à la répartition des postes ministériels. Il y avait dans le gouvernement des ministres Soro, qui ont commis, pour certains, la bêtise de se sentir plus redevables à Soro qu’au président de la République. Des postes d’ambassadeurs, comme de Directeurs et PCA (Président de Conseils d’Administration) étaient de même accordés à Soro pour ses fidèles comme il en était de même pour Bédié et son parti.

A l’analyse de tous ces faits, on ne peut donc pas dire que le président Ouattara ait fait montre d’ingratitude vis-à-vis de Soro, en ne le désignant pas très tôt comme étant son dauphin. Car vu du côté des pro-Ouattara, à force d’égards à l’endroit de Guillaume Soro, le président ivoirien a fini par faire de lui une espèce d’enfant gâté qui ne connaissait plus les limites de ce qu’on peut réclamer de papa.

À l’analyse, le premier péché originel de Soro se trouve ailleurs, précisément dans la revendication des actions déterminantes qui ont permis l’accession au pouvoir d’Alassane Ouattara. Le « C’est grâce à moi qu’ils sont aujourd’hui au pouvoir » que l’on prenait au départ comme des agissements caractéristiques de l’immaturité de leurs auteurs, ont fini par agacer et provoquer la révolte du « père ». Même à notre propre enfant, si nous lui rappelons tout le temps que c’est nous qui l’avons fait, surtout quand ce rappel est public, il se sentira humilié et finira par se révolter. C’est ce qui s’est passé avec le RDR de façon général, ou dans une moindre mesure avec la très large majorité de la direction du parti d’Alassane Ouattara. Surtout qu’à un moment, le « c’est grâce à nous qu’ils sont arrivés » s’est doublé du « c’est nous qui assurons la sécurité et la pérennité du système; sans nous tout s’effondre ». Il faudrait que le camp de Soro reconnaisse qu’à un moment il y a eu beaucoup d’arrogance et un déficit d’humilité.

La victoire d’Alassane Ouattara, dans les urnes, a été reconnue à l’unanimité de tous les acteurs qui comptent : Union Africaine, CEDEAO (l’organisation des États de l’Afrique de l’Ouest), l’UEMOA (les pays d’Afrique de l’Ouest ayant en partage le Francs CFA), ONU et tous les pays membres permanents du Conseil de Sécurité des Nations Unies (Chine et Russie compris). Mais gbagbo s’est accroché au pouvoir, en passant outre l’avis du dernier médiateur qu’il avait sollicité, et dont il avait juré que son verdict l’engagerait : le comité de haut niveau de l’Union Africaine, dirigé par Jacob Zuma, notoirement allié de laurent gbagbo. Face à l’impasse, décision est donc prise de chasser gbagbo du pouvoir par tous les moyens, y compris le recours à la force. Quel rôle a donc joué exactement Soro dans cette phase ? À l’analyse, il nous semble que Soro et ses partisans surestiment quelque peu leur action en revendiquant à eux-seuls la paternité de la concrétisation dans les faits, de la victoire qu’Alassane Ouattara avait obtenue dans les urnes. Mais il faut aussi tempérer la version d’en face, qui voudrait que Soro n’ait eu qu’une contribution marginale. On pourrait comprendre cette posture qui, en réalité, n’est qu’une réaction au discours arrogant, voire méprisant, de la galaxie Soroïste, le fameux « c’est grâce à nous qu’ils sont au pouvoir ».

En réalité, autant l’action militaire sous la houlette de Guillaume Soro a été déterminante pour installer le président élu, autant c’est surtout les actions diplomatiques et la mise en branle du vaste réseau d’influence d’Alassane Ouattara, qui ont permis de neutraliser l’agressif lobbying de gbagbo. Sur le continent, gbagbo s’appuyait notamment sur sa grande amitié avec l’Afrique du Sud qui, au plus fort de la crise électorale, n’a pas hésité à déployer deux navires de guerre au large des côtes ivoiriennes, au moment même où le Nigeria, sous drapeau et avec le mandat de la CEDEAO, s’apprêtait à débarquer des centaines de forces spéciales au port d’Abidjan, avec mission d’aller capturer gbagbo retranché dans son bunker. L’Afrique du Sud justifiera cette présence navales en expliquant qu’il s’agissait de préparer une éventuelle évacuation de ressortissants Sud-Africains en Côte d’Ivoire. Deux navires de 150 fusiliers de marine chacun, pour évacuer 45 Sud-Africains. Hors du continent, gbagbo a actionné en France le puissant réseau d’affaires (affairistes?), sous la houlette de Bouygues et Bolloré, à qui il avait attribué les plus juteux contrats de son règne. La gbagbosphère, aux Etats-Unis, avait le soutien de très influents pasteurs évangélistes et de sénateurs républicains sur qui gbagbo avait déversé des dizaines de millions de dollars des années durant.

C’est donc la conjugaison de plusieurs actions, diplomatiques et politiques (Alassane Ouattara) et militaire (Soro) qui a permis d’installer le président élu. Même dans l’implémentation des opérations militaires, le lobbying du président Ouattara a été d’une inestimable importance. Nous en voulons pour preuve le fait que les Forces Républicaines sous commandement Soro ont eu grand peine à défaire les citadelles imprenables installées par gbagbo autour de sa résidence, du palais de la présidence au Plateau et de la télévision ivoirienne. Pour en venir à bout, il a fallu donc l’action diplomatique de Ouattara, adoption d’une résolution du Conseil de Sécurité de l’ONU autorisant la neutralisation, par l’armée française et les casques bleus de l’ONU, des mortiers avec lesquels les forces du tyran tiraient sur des civils, notamment dans les quartiers majoritairement peuplés de ressortissants du nord, région d’origine de Soro et Ouattara. On a bien vu comment les forces de Soro ont pendant plusieurs quelques jours échoué à approcher la résidence présidentielle à Cocody. Ce n’est que grâce aux bombardements de l’armée française et des troupes onusiennes, obtenue suite aux fortes actions diplomatiques de Ouattara, que les hommes de Soro accéderont finalement au bunker du criminel de guerre gbagbo.

Un peu de modestie et d’humilité ne ferait donc pas de mal à ceux qui ont vite fait de s’attribuer la victoire finale. Comme le dit un proverbe chinois, « celui qui a vaincu est vraiment fort, mais celui qui s’est vaincu est vraiment puissant ». Notre égo est très souvent notre pire ennemi et savoir lui résister nous fait entrer dans le cercle extrêmement restreint des puissants.
Nota : 1- Dans la 2e partie de cette tribune sur l’avenir politique de Guillaume Soro, j’aborderai son second péché originel et son avenir politique. Je publierai également une version vidéo de cette deuxième partie.
2- Des confrères ont repris certaines de mes tribunes sans autorisation dans leurs journaux et médias en ligne. D’autres nous ont contacté pour obtenir mon aval. Autant le dire tout de suite : mes posts sont publics et libre de tous droits d’auteur. Ils peuvent donc être partagés à volonté : publier dans les journaux, diffusés sur des chaînes TV et à la radio.