« L’argent est plus en sécurité dans les banques que sous les oreillers », dixit Dr. Nabé de la BCRG

Dans un entretien à bâton rompu  accordé dans son bureau la semaine dernière, Le gouverneur de la Banque Centrale de la République de Guinée, Dr Loucény Nabé est revenu sur le bilan monétaire de 2013, des dividendes de l’atteinte du PPTE, ses incidences sur le quotidien du Guinéen et dévoilé ses perspectives pour 2014. En plus, cet économiste chevronné a abordé des questions liées à la mise en place d’une monnaie unique dans l’espace de la CEDEAO en passant par la ZMAO. A ces questions, l’enfant de Banko (ndlr : dans la préfecture de Dabola) a éclairé notre lanterne sur d’autres sujets d’actualité comme le manque de manque de pièces de et la rareté des petites coupures. Lisez plutôt…

Bonjour M. le Gouverneur, quel bilan faites-vous des activités réalisées par votre institution ?

Merci, mais avant de répondre à votre question, je commencerais, à l’occasion de la nouvelle année, par vous présenter à vous-même, à votre organe, à vos collaborateurs, à votre famille ainsi qu’à tous vos proches mes vœux de bonne et heureuse année 2014. Que l’année nouvelle soit une année de poursuite de l’épanouissement personnel et professionnel que vous avez si bien engagé depuis quelques années, à en jugé par le développement, la crédibilité et l’audience de votre organe.

Pour faire le bilan de nos activités, je dirais que l’année 2013 a été en quelque sorte pour nous, une année de consolidation des résultats que nous avons commencé à atteindre dès la fin du deuxième trimestre de 2011 après une période très difficile. Une période pendant laquelle nous avons eu à gérer les conséquences funestes des dépenses inconsidérées effectuées pendant les deux années de la transition. Nous avons commencé à stabiliser la situation en 2011 pour atteindre des résultats appréciables en 2013.

Je voudrais par exemple parler du taux d’inflation qui a continué à baisser et du taux de change qui s’est stabilisé depuis la fin du 1er semestre 2011 par rapport aux principales devises de cotation qui sont le dollar et l’euro.
Tout ceci a été consolidé en 2013. Le taux d’inflation en fin novembre est à 10,3% contre un objectif de fin d’année de l’ordre de 10,6 %. Le taux de change est toujours stable autour de GNF 7000 pour 1 dollar américain.

Nous avons continué à travailler sur le système d’information de la Banque Centrale qui a été stabilisé. Ce système qui sera le socle sur lequel va se greffer la modernisation du système de paiement de la Guinée, qui a accusé un grand retard comparativement aux pays voisins. Donc, cette modernisation a été engagée en 2013 et nous avons finalisé la mise en place dans les locaux de la Banque centrale des aspects d’infrastructures dudit système, je veux parler du Data center déjà en place. Et qui attend que les efforts dans le domaine du core banking soient finalisés. De sorte que des activités comme la télé compassation entre la Banque centrale et ses agences, entre la BCRG et les banques commerciales, l’interconnexion entre la Banque centrale et le Trésor seront une réalité.

Ces infrastructures serviront de base pour le développement de la monétique. Nous à cet effet conclu des accords avec des professionnels en la matière pour mettre en place dans les locaux de la Banque centrale un service qui puisse fédérer les transactions interbancaires. C’est-à-dire que, un fonctionnaire qui a son salaire viré dans sa banque, avec une carte de paiement électronique, est capable de faire un retrait au guichet ou dans les distributeurs automatiques d’une autre banque.

Dans le même ordre d’idée, un autre professionnel a conclu un accord avec nous sur la vulgarisation des paiements électroniques. Même au niveau des villages les plus reculés, le système est capable de fonctionner sur la base de terminaux ne nécessitant pas de l’énergie électrique, sur la base d’indicateurs biométriques.

Tout ceci a été engagé en 2012 et on est très en avancé en 2013 pour la mise en place de ce système. Donc, je pense qu’au courant du 1er trimestre de l’année 2014 beaucoup de ces réformes-là pourront voir leur début d’application.

M. le gouverneur justement à la fin de l’année 2012, grâce aux différentes politiques économiques réussies qui ont été appliquées, le pays a atteint le point d’achèvement de l’initiative PPTE. Est-ce qu’on peut savoir au cours de l’année 2013, ses incidences sur les objectifs macroéconomiques ?

Je pense que l’atteinte du point d’achèvement de l’initiative PPTE a un impact psychologique extrêmement important. Cela démontre que la Guinée a mené à bien un programme économique avec des objectifs déterminés qui ont été atteints après l’évaluation des services du Fonds Monétaire International (FMI). Je dois vous préciser que le point de décision de l’initiative PPTE a été atteint depuis l’année 2000. Et depuis cette date, nous courions derrière le point d’achèvement qui semblait s’éloigner à chaque fois qu’on s’en approchait. Et l’atteinte du point d’achèvement montre que s’il y a la volonté, la Guinée est à même de mener à bien un programme économique.

En plus de cela, il y a bien sûr les retombés financières, notamment l’annulation du stock de la dette sur une certaine période qui fait qu’immédiatement le service de la dette devient supportable par les finances publiques. Avant l’atteinte du point d’achèvement, une bonne proportion du budget de l’Etat allait au service de la dette.

Pour nous, à la BCRG, cela rime avec des décaissements immédiats du côté du Fonds Monétaire pour un soutien à la balance des paiements. Donc, après le point d’achèvement, nous avons encaissé un montant qui va autour de 20 millions de dollars; et je pense qu’à la prochaine revue, il y’aura un autre décaissement comme soutien à la balance de paiement. Une mesure qui est de nature à renforcer la capacité de la Banque centrale à faire face aux financements des transactions économiques avec l’étranger.

Sauf qu’au niveau des populations les incidences de l’atteinte du PPTE n’ont pas été ressenties ?

C’est vrai qu’au niveau des populations, ce n’est pas pour le moment très perceptible. L’atteinte du point d’achèvement devrait avoir pour effet la construction de meilleures routes, de meilleures écoles, d’avoir de meilleurs services de santé, dont la réalisation se constate après un certain temps. Comme toute l’année 2013 a été traversée par les soubresauts que nous avons connus, la mise en œuvre du programme du gouvernement n’a pas été facile.
Par ailleurs, certains partenaires bilatéraux et multilatéraux ont conditionné leurs interventions à la tenue des élections législatives. Lesquelles ont finalement eu lieu avec le retard que vous connaissez.

M. le gouverneur, vous venez de rappeler ici, combien de fois l’année a été dur sur le plan économique avec une perte de près de 1000 milliards de francs guinéens enregistrée.  On voudrait savoir quelles ont été les conséquences au niveau de la BCRG ?

Vous savez que la BCRG ne travaille pas en vase clos, elle travaille à la mise en œuvre de la politique monétaire qui est un instrument de la politique économique dans son ensemble.  Au niveau de la Banque centrale, effectivement les soubresauts ne pouvaient pas ne pas avoir des répercussions sur notre action. Et vous savez qu’il y a beaucoup de choses qui doivent être menées de pair avec le gouvernement qui ont été entravés. Par exemple la venue de certains investisseurs a été contrariée ; les décaissements auprès de certains partenaires au développement ont été retardés. Ce retard a fait que nos réserves de changes, bien qu’aujourd’hui confortables et en parfaite ligne avec nos engagements internationaux, n’ont pas été entièrement à la hauteur de ce que nous aurions espéré.

Maintenant on a ces convulsions derrière nous, et après des élections législatives réussies, la conférence des bailleurs de fonds d’Abu Dhabi s’est tenue. A la suite, il y’a eu des engagements au niveau des investisseurs privés, des partenaires bilatéraux et multilatéraux.

 

Parler des perspectives, nous savons que dans la sous-région, le taux de croissance économique moyen est supérieur au taux de croissance de la Guinée, Comment peut-on expliquer cela ?

C’est vrai que le taux de croissance a été faible en 2013 et celui qui a été projeté en 2014 est un peu en deçà de ce qu’on pouvait espérer si 2013 avait été une année normale. On est à peu près à 4,5% de projection. Mais si les intentions affirmées par nos partenaires se concrétisaient, nous pourrions avoir un taux beaucoup plus élevé. Je crois que les partenaires et nous, avons préféré être un peu prudents pour qu’on ait plutôt des surprises agréables que désagréables. Je pense, avec la venue de certains investisseurs dans les secteurs agricole et minier, qu’à partir de 2015 nous aurons des taux de croissance beaucoup plus élevés.

Je dis cela en raison du fait qu’on est sorti de la transition et que logiquement le pays peut connaitre un calme et une sérénité propices à son développement. Je lisais un document qui disait que « la seule menace ou l’une des rares menaces qui pourrait peser sur la croissance en Afrique Sub-saharienne en 2014 est d’ordre politique ». Espérons que la sortie de la transition nous permettra de conjurer ce cycle de manifestations qui provoquent l’attentisme chez les investisseurs.

Maintenant, en ce qui concerne le taux d’inflation, nous pensons pouvoir le ramener à un chiffre en 2014 et cela nous permettra d’être en ligne avec nos engagements sous-régionaux, parce que les critères de convergence au niveau de la ZMAO font obligation à chaque pays d’être à un taux d’inflation à un chiffre. Je pense que si ces tendances enregistrées depuis 2011 sont maintenues, on peut atteindre ce niveau.

 Je tiens à vous rappeler que de janvier 2011 à Décembre 2013, le taux d’inflation a connu une baisse qui s’est installée dans la durée. C’est vrai que pendant les premiers mois de 2013, il y a eu un certain ralentissement de cette tendance, mais nous lions ce ralentissement du début de l’année 2013 aux conditions globales qui prévalaient au plan sociopolitique. Et en 2014 on sera en mesure d’atteindre les objectifs que nous nous sommes fixés.

Le Gouverneur de la BCRG, Dr Louncény Nabé et le DP d’Aminata.com, Baldé Abdallah

M. le gouverneur est ce dans ce cadre-là vous avez dans les perspectives d’encaissement comme en 2012, de fonds spéciaux qui pourraient venir réconforter les réserves de changes ?

Nous espérons. Je pense qu’en 2014, avec la reprise des relations avec nos partenaires nous pourrons engranger des sommes importantes aussi bien avec les investisseurs privés qu’avec nos partenaires traditionnels, qui se sont tous engagés à Abu Dhabi à apporter un soutien substantiel à la Guinée pendant les trois années à venir.

A  Abu Dhabi, 6 milliards de dollars dont 1 milliards d’aide ont été annoncées…, est ce qu’a ce niveau on peut avoir une idée des fonds qui ont été confirmés en faveur de notre pays pour l’année 2014 ?

Écoutez, les encaissements de 2014 dépendront de notre capacité à monter des projets. Le gouvernement travaille sur des projets précis dans les domaines de l’éducation, des infrastructures routières et énergétiques pour les présenter à ces partenaires dès le  premier trimestre 2014.

M. le gouverneur, la Guinée est engagée avec certains pays à la mise en place d’une monnaie unique. Est-ce qu’elle sera au rendez-vous de la ZMAO, en 2015 ?

Je pense que la BCRG à elle seule ne peut pas prendre des dispositions ou ne peut les prendre que dans des domaines de sa compétence. C’est tout le gouvernement qui est engagé dans ce processus. Je crois que vous avez assisté, il ya quelques semaines  à la réunion ici à Conakry des Ministres du commerce  de la ZMAO. Les réunions de ce genre se tiennent tous les six mois après le comité des gouverneurs des Banques centrales. Nous participons à toutes ces réunions. Aujourd’hui, on constate que des progrès sont entrain d’être réalisés au niveau de tous les pays. Les Banques centrales compilent ces résultats mais les résultats ne dépendent pas que d’elles.

En ce qui nous concerne la Guinée, le critère qui nous manque au jour d’aujourd’hui, c’est le critère du taux d’inflation qui n’est pas encore à un chiffre. Mais je dis qu’avec les mesures prises par le gouvernement dans le sens du maintien de l’exécution des dépenses sur la base caisse et la mise en œuvre des instruments de politique monétaire, il est sûr que ce critère sera réalisé très prochainement. Maintenant est ce que les pays sont près pour être au rendez-vous de 2015 ? Ça c’est une autre question, mais une étude a été commanditée dans ce sens par le Comité des Gouverneurs de la ZMAO qui sera présentée en début 2014. Elle nous indiquera si cette date est ou non tenable.
Je vous informe déjà que la réunion de Banjul doit se tenir à la mi-janvier, et des décisions importantes y seront prises. La ZMAO n’est d’ailleurs qu’une étape dans le cadre du programme de coopération monétaire au niveau de la CEDEAO où il y avait au départ un programme de convergence globale au niveau des pays membres. Donc, l’objectif ultime est de parvenir à l’horizon 2020 à une monnaie unique dans l’espace CEDEAO.

Vous confirmez qu’en 2015 la Guinée sera au rendez-vous de la ZMAO ?

La Guinée travaille comme tous les pays pour être au rendez-vous de 2015. Cet horizon sera peut être respecté ou sera reporté ; cela dépendra des conclusions de l’étude qui a été commanditée à cet effet. L’étude va dire si on peut aller en 2015 ou s’il sera question de report. Si elle conclut à un report, elle nous dira pour quelle raison et quelles sont les mesures correctives à prendre. Mais je rappelle encore une fois que le comité des Gouverneurs de BANJUL et le Conseil de convergence vont avoir à éplucher ce programme.

Monsieur le Gouverneur on est un peu en divers, on remarque sur le marché guinéen, l’absence des pièces de 50 GNF et les petites coupures de 100 et de 500 GNF, comment expliquez-vous cela ?

Pour les petites coupures, il n’y a pas d’autre solution, nous nous apprêtons à lancer des commandes. C’est vrai que la fabrication des petites coupures coute extrêmement cher. On a des stocks dans toutes les dénominations aujourd’hui. On a un problème particulier avec les pièces. Car vous n’êtes pas sans savoir que ces trois dernières années dès qu’on émet les pièces, elles ont tendance à nous revenir. Nous avons aussi constaté un problème plus grave. C’est-à-dire que les pièces disparaissaient et on ne savait pas qu’est ce qu’on en faisait. Sauf quand une certaine quantité de ces pièces avait été retrouvée dans un bateau au Port Autonome de Conakry en voie d’exportation. Et après investigation, on a trouvé qu’ici même en Guinée on procédait à la fonte de ces pièces. Et ce qui pouvait être tiré du métal était plus important que la valeur faciale. Donc, ceci a fait que nous avons observé une certaine pause. Je dois rappeler que les billets de 500 existent. Par contre, pour les pièces de monnaies, nous avons engagé des discussions avec des fabricants pour trouver des alliages qui puissent observer une certaine proportion entre la valeur du métal et la valeur faciale de la pièce. Ceci est en cours. En ce qui concerne les petites coupures, elles seront lancées très bientôt. Pour les pièces de monnaie, il faut attendre quelque mois. Car, depuis le retrait du syli, les guinéens ont tendance à perdre l’habitude de l’utilisation des pièces de monnaie.

La Banque Centrale, c’est la patronne de toutes les banques dans un pays, a-t-on coutume de dire. Comment sont les rapports entre votre institution et les autres banques de la place?

Merci beaucoup, la Banque centrale patronne des banques du pays? On peut le dire comme ça si vous le voulez. C’est en tous les cas la Banque des banques. Elle est la banque d’émission parce qu’elle a le privilège de l’émission et de la circulation de la monnaie fiduciaire sur toute l’étendue du territoire national. Elle est la banque de l’Etat, c’est elle qui tient ses comptes et effectue les opérations bancaires du Trésor. C’est la banque des banques en ce qu’elle prête aux banques et en ce qu’elle les supervise. Cette supervision se fait de deux manières à savoir: les vérifications qu’elle peut être amenée à faire sur place et les vérifications faites sur les états que les banques sont obligées de communiquer mensuellement à la Banque Centrale.

Actuellement la Guinée compte combien de banques privées, quelle est la tendance pour elles de couvrir tout le territoire national ?

Il existe 14 banques privées en activités en République de Guinée. Et je pense qu’il y en aura plus les années à venir.  Je dois vous dire que les banques ont tendance à assurer une couverture progressive de l’intérieur du pays. Et aujourd’hui des guichets bancaires existent dans beaucoup de préfectures du pays.

Dernièrement un ancien membre du gouvernement est passé sur les antennes d’une radio vous accuser d’avoir bloqué son compte. Qu’est-ce que vous répondez ?

Bon écoutez, je n’ai bloqué le compte de personne. Les comptes des personnes physiques anciennement tenus à la Banque Centrale sont transférés dans les banques primaires. Mais les accusations sont des choses courantes. La réalité peut être tout à fait différente.

Voilà qui amène certaines personnes à se demander est ce que la Banque centrale n’est pas en train de perdre son indépendance en procédant en son sein à l’ouverture de comptes particuliers, pourtant interdite à un moment donné en Guinée ?  

Oui ! A un moment donné. Mais comme je vous l’ai indiqué, tous ces comptes sont transférés dans les banques commerciales et aucun compte de particulier ne s’ouvre actuellement à la Banque centrale.

Avez-vous un dernier message à lancer à l’endroit du public et des acteurs économiques ?

Bien sûr ! Surtout à l’endroit du public. Je dis au public que les sommes d’argent sont plus en sécurité dans les banques que sous les oreillers. Donc, que le public reprenne le chemin des banques puisqu’il n’existe plus de désagrément qui se pose en ce qui concerne la reconnaissance ou le retrait des valeurs. Ayons confiance à notre système bancaire, il est là pour nous protéger et pour protéger nos avoirs qui comme je l’ai indiqué sont plus en sécurité dans les banques.

Merci M. le gouverneur

C’est à moi de vous remercier.

Propos recueillis par Baldé Abdallah et Oumar M’Böh pour Aminata.com
Tel : (+224) 655351235/622624545

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